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Afrique de l’Ouest : des organisations paysannes incontournables

Agriculture familiale • 18 décembre 2018

En Afrique de l’Ouest, les organisations paysannes ont obtenu la reconnaissance de l’agriculture familiale comme un modèle pertinent. Mais l’omniprésence de l’agro-industrie rappelle que le combat à mener n’est pas encore gagné.

 Il faut aujourd’hui compter avec les Organisations Paysannes (OP). Grâce à celles-ci, l’agriculture familiale est désormais présentée comme un vrai modèle de développement du secteur. Elle est reconnue officiellement dans la politique agricole régionale (ECOWAP) de l’Afrique de l’Ouest.

Au Sénégal, le Conseil national de Concertation des Ruraux (CNCR) est régulièrement appelé pour discuter des projets qui concernent le secteur agricole. Dans ce pays, on relèvera la lutte réussie contre un cas d’accaparement de terres à Dodel et à Demette, l’obtention de mesures pour limiter les importations d’oignons durant la saison de production et l’obtention de subsides de l’Etat pour la Caisse Nationale de Crédit Agricole du Sénégal.

Au Mali, la Coordination nationale des Organisations paysannes (CNOP) a largement participé à la conception de la Loi agricole et participe au Conseil national agricole. Les OP ont obtenu de participer aux achats institutionnels qui permettent de constituer le stock national de sécurité alimentaire. Elles ont également obtenu que 15 % au moins des terres aménagées soient réservées aux groupements de femmes et de jeunes.

Au Burkina Faso, la Confédération paysanne du Faso (CPF) a joué un rôle clé dans le processus de réforme foncière.  Dans ce pays également, les OP ont obtenu que les pouvoirs publics, les écoles, les prisons achètent localement, ce qui a eu un effet de stabilisation de certains prix (par exemple dans le cas du riz local).

Malgré tous ces acquis, le plaidoyer doit continuer. Si les OP sont parvenues à influencer les textes de loi et la politique régionale, elles peinent à obtenir leur traduction dans des mises en application. On note, par exemple, des retards importants au niveau de la politique agricole régionale, des difficultés à concrétiser la réforme foncière au Sénégal… Au Mali, la loi agricole prévoit la création d’un fonds de garantie agricole qui n’a toujours pas été mis en application. Au Burkina, les OP sont confrontées à un discours public qui mélange agriculture familiale et agrobusiness, sans ligne politique claire, mais avec des allocations budgétaires qui se font en fait en fonction de l’offre des bailleurs.

Reconnaissance des rôles des femmes et des jeunes

Les OP reconnaissent les rôles de la femme dans l’activité et l’économie agricole. Cela s’est traduit notamment par la création d’un collège des femmes au niveau du Réseau des organisations paysannes et de producteurs de l’Afrique de l’Ouest (ROPPA). De nombreux projets au sein des OP sont orientés vers les femmes et leur donnent un accès plus grand à des formations et des activités économiques, notamment dans la transformation de la production agricole.

Au Sénégal, un collège des jeunes au niveau du CNCR existe depuis 2012 avec des réalisations en termes de plaidoyer (plus de financement pour les jeunes) et des projets de formation et d’appui au lancement dans des activités agricoles au sens large (projet d’aviculture, de maraichage). De nombreux projets et programmes s’intéressent aujourd’hui aux jeunes et contribuent probablement fortement à une certaine transformation des modèles traditionnels de décision au sein des exploitations familiales.

Mais, la plus grande place laissée aux jeunes et aux femmes dans les prises de position se traduit encore peu dans les faits. Si l’émergence des structures parallèles féminines avec les collèges de femmes leur permet d’acquérir de l’aisance et de l’assertivité, et de faire entendre leur voix, leur place reste encore faible dans les instances de décision des OP. En matière de droit, des différences notables continuent de marquer la vie paysanne notamment sur la question foncière ou des efforts de sensibilisation au niveau des familles, des chefs de village et des communes sont encore nécessaires.

De meilleurs services, plus de financements et des progrès économiques

Sur le plan du service et du conseil, des OP accompagnent leurs membres : c’est le cas de réseaux importants comme la FNGN au Burkina, la FONGS au Sénégal, la FUPRO au Bénin. Ces services sont essentiels dans des pays où les services de vulgarisation de l’État ont fortement diminué et n’atteignent pas la majorité des familles. Le conseil en gestion, comme celui pratiqué par la FONGS au Sénégal ou la Fédération des NAAM au Burkina est fortement utile et reconnu même si son financement reste un défi majeur. Les CEP-champs écoles paysans- ont également acquis leurs lettres de noblesse mais restent très coûteux à mettre en place au niveau d’une OP.

Les OP peinent cependant à assurer la durabilité de leurs activités de conseil. Elles tentent dès lors de nouer des relations innovantes avec les services techniques existants, à l’image de ce qui existe en Guinée où des cadres techniciens de l’Etat sont détachés auprès des OP.

Sur le plan du financement, des organisations de producteurs ont réussi à convaincre des institutions importantes à appuyer leurs membres. On peut citer la coopérative FASO JIGI au Mali qui travaille sur les filières riz, oignon et échalote.  FASO JIGI a développé des relations avec deux réseaux mutualistes (KAFO JIGINEW et NIESIGISO) et avec la Banque nationale de développement agricole.

Mais il reste une multitude de contraintes qui font que des services financiers adaptés n’arrivent pas sur le terrain. Les banques commerciales se cantonnent aux villes. Les IMF (Institution de microfinance), si elles s’aventurent en zone rurale et dans le secteur agricole, se contentent de petits crédits de campagne et n’arrivent pas à financer des crédits moyens ou long terme qui permettraient d’investir sur une vraie transformation des agricultures familiales.  Face à ces constats, des OP ont créé des systèmes financiers alternatifs, au terme de parcours longs, rarement couronnés de succès… On citera les BTEC/FNGN, le réseau de mutuelles FONGS. Ces initiatives ont du mal à décoller parce que trop petites et peu capitalisées.

Sur le plan économique, les OP ont développé deux approches. D’une part, elles se sont lancées dans des activités économiques, souvent de commercialisation ou d’approvisionnement groupé. D’autre part, elles ont développé des services de conseil technique ou de gestion à l’exploitation familiale, d’expérimentation/ innovation, de mise en œuvre de projets de sensibilisation, d’alphabétisation, d’installation d’infrastructures de base, de création de groupements de solidarité.

Dans la première « catégorie », on trouve notamment des organisations comme FASO JIGI au Mali ou l’UGCPA au Burkina Faso qui deviennent de véritables acteurs de l’économie sociale et solidaire. Ce sont des structures de quelques milliers de membres, actives dans des zones relativement limitées et excédentaires en termes de production, et qui réussissent par le biais d’opération de commercialisation groupée à assurer un meilleur revenu à leurs membres, tout en diversifiant leurs sources de financement.

Produire, transformer (et se transformer), respecter l’environnement

Dans le domaine de la production et de la nécessaire transformation des systèmes de production, les résultats des efforts faits en matière d’innovation prenant en compte les enjeux environnementaux actuels et les défis du changement climatique tardent à se faire sentir sur le terrain.

L’engagement environnemental du ROPPA s’est traduit par la création de l’Alliance pour l’Agroécologie en Afrique de l’Ouest (3AO), en collaboration avec IPES-FOOD, pour faire avancer la vision portée par l’agroécologie pour un système alimentaire plus durable.

Le travail engagé et visibilisé par l’alliance 3AO est dans ce sens porteur pour une meilleure articulation avec le secteur de la recherche pour établir des choix prioritaires demandés par les exploitations familiales et un plus grand leadership des OP sur ce thème si elles veulent réellement assurer la participation active des paysans.

En matière de transformation, les OP peinent à réussir dans des opérations de transformation à grande échelle, ce qui pose à la fois un problème en termes de faible valeur ajoutée, mais également en termes de débouchés d’emplois, notamment pour les femmes.

Faut-il dès lors rechercher de nouveaux modèles de collaboration avec le secteur industriel ? L’analyse de la filière lait en Afrique de l’Ouest est un exemple qui montre que les enjeux ne sont pas tant dans qui fait la transformation (OP ou privés ?) mais plutôt d’où vient la matière première (locale ou importée ?) et quelles sont les mesures de politique qui sont prises pour permettre de développer une industrie laitière qui permette une utilisation du lait local (développement de la production et mesures sur les prix au lait en poudre importé). En filigrane se pose la question suivante : le producteur peut-il exercer tous les métiers ou plutôt rechercher des accords intéressants avec ces autres métiers ?

Continuer à renforcer le plaidoyer

 Les OP ont beaucoup fait pour la reconnaissance de l’agriculture familiale, notamment en travaillant au niveau du plaidoyer et de la défense des intérêts des paysans.nes dans une multitude de domaines. Néanmoins, face à l’omniprésence de l’agro-industrie comme choix de modèle pour le développement agricole et alimentaire, tant du côté des bailleurs que des États souverains, les OP doivent continuer à mener des actions de plaidoyer et de communication fortes, notamment sur les aspects suivants :

  • Des prix justes et rémunérateurs : défendre l’exception agricole et alimentaire (l’exception agriculturelle, en référence à l’exception culturelle).
  • De l’innovation et de la recherche au service de l’agriculture et du système alimentaire dans son ensemble.
  • Du financement de la transition agroécologique pour permettre de changer d’échelle.

Pour ce faire, elles doivent créer des alliances avec l’ensemble des acteurs :

  • Le monde de la recherche pour moderniser les exploitations familiales ;
  • Les services techniques pour améliorer la vulgarisation ;
  • Les universités et les écoles pour mieux former les paysans.nes de demain ;
  • Les Institutions financières rurales (IFR) pour le financement ;
  • Les paysans du Nord, car les problèmes sont plus que jamais les mêmes et leurs intérêts se rapprochent ;
  • Les consommateurs sans qui on ne fera aucun changement en matière de système alimentaire durable s’ils ne deviennent pas conscients et impliqués dans la production de leur nourriture.

Ce n’est qu’à ce prix que le changement d’échelle pourra vraiment faire tomber le paradigme actuel qui met en doute la capacité des exploitations familiales à nourrir notre planète.

Parmi les questions primordiales, il y a celles de la relève générationnelle, de l’intégration des femmes, de la place des jeunes dans les familles, dans les OP et dans l’ensemble de la société.

Les OP doivent, enfin, travailler à construire des alliances de confiance entre les élus et des équipes techniques performantes suffisamment étoffées et professionnelles pour augmenter leur force de frappe dans les multiples cénacles où elles doivent intervenir.

Rédaction : Marc Mees, Dominique Morel et Papassane Diop de SOS Faim Belgique dans le cadre du colloque de l’IPAR sur le devenir des exploitations familiales en Afrique de l’Ouest, à Dakar, en novembre 2018. SOS Faim y a présenté son analyse sur le rôle des organisations paysannes de l’Afrique de l’Ouest dans la transformation de l’agriculture familiale.