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La pauvreté rurale s’aggrave au Pérou et en Amérique latine

Bolivie • Pauvreté rurale • 18 mars 2019

– Défis Sud –

Un entretien avec Eduardo Zegarra chercheur au Grupo de Análisis para el Desarrollo, à Lima au Pérou

Le dernier rapport  des Nations unies sur la pauvreté rurale en Amérique latine et dans les Caraïbes constate que les pays de ces régions connaissent un revers historique dans la lutte contre la pauvreté rurale. Il n’existe toujours pas de politiques et de stratégies efficaces pour y réduire la pauvreté.

Edouardo Zegarra

Le Pérou est-il  concerné par la nouvelle aggravation de la pauvreté rurale en Amérique latine et dans Caraïbes ? 

Eduardo Zegarra : Malheureusement oui. Le Pérou est l’un des pays qui, au cours des 15 dernières années, a connu une croissance étroitement liée au boom des matières premières. Sa croissance économique a été forte durant la période 2004-2012, puis s’est ralentie. Nous avons eu des taux annuels de 6% qui sont tombés à 2-3%. C’est la tendance générale en Amérique latine, et le Pérou la suit. 

Lorsque la croissance est supérieure à 5%, les secteurs ruraux commencent également à ressentir des effets positifs en termes de réduction de la pauvreté. Mais lorsque la croissance est inférieure à 3-4%, la pauvreté rurale, en l’absence de politiques et de stratégies, stagne comme elle le fait actuellement. Je ne suis pas sûr que les pays de la région aient eu des stratégies particulièrement cohérentes pour réduire la pauvreté rurale.

Quand la pauvreté a diminué, cela a plutôt été le résultat de facteurs de croissance macroéconomique. Les programmes sociaux ont servi en partie à atténuer la pauvreté, mais ils sont absolument insuffisants pour résoudre le fond du problème. Le Pérou n’a pas eu de stratégies spécifiques et cohérentes : 40% de la population rurale est pauvre et 40% supplémentaires se trouvent dans une situation vulnérable. A tout moment, n’importe quel choc économique ou catastrophe naturelle peut faire vaciller les paysans.

Pourquoi cette pauvreté rurale est-elle commune à tous les pays d’Amérique latine ?

Parce que Ies secteurs agricoles y sont partout dispersés, avec des coûts de transport élevés, dépendants des ressources naturelles et exposés à des risques, de sorte qu’ils attirent peu de capitaux. Dans ces pays, la plupart des investissements sont dirigés vers les secteurs urbains et très peu vers les ruraux. Ce déséquilibre signifie que la productivité et les revenus dans les zones rurales sont beaucoup plus faibles que dans les villes. 20% de la population vit en milieu rural mais ne fournit que 5-6% de la production. Ces niveaux d’inégalité sont dangereux pour la stabilité politique et sociale. Cette question a également une dimension éthique: une personne a trois fois plus de chances d’être pauvre en naissant à la campagne qu’en ville. D’autre part, l’absence de développement rural limite les possibilités de développement de l’ensemble des territoires.

À votre avis, quelle serait la voie à suivre, quelles seraient les solutions pour tenter de réduire ces niveaux de pauvreté rurale, et qui devrait en assumer la responsabilité ?

Les politiques sociales ne suffisent pas à résoudre les problèmes. Ces soutiens sociaux  sont importants, ils doivent être maintenus mais ils sont des palliatifs qui ne transforment pas la société rurale.

Le développement rural doit faire partie de la politique publique. Les financements privés  vont là où il y a plus de rentabilité, c’est-à-dire vers les villes. Pour intervenir avec des politiques publiques, il faut souvent aller contre le penchant naturel du marché, en orientant volontairement les ressources vers les zones rurales. Cela revêt une importance stratégique pour la stabilité et la croissance à long terme de la société.

Une stratégie visant à attirer les investissements dans les zones rurales doit être élaborée dans les villes intermédiaires, dans les pôles de développement ayant une interaction étendue avec les zones rurales. Cela ne s’est pas fait depuis longtemps parce que  cela va apparemment à l’encontre du néolibéralisme qui préfère le secteur financier et les paradis fiscaux. Il faut alors un Etat avec un projet de développement qui ne sépare pas la ville de la campagne. Pour un développement efficace, il faut des villes intermédiaires fortes, qui génèrent une demande d’intrants ruraux et une dynamique permettant à la croissance future d’être beaucoup plus ciblée sur l’étendue du pays. Si nous voulons faire face au problème de la pauvreté rurale, il sera inévitable de mener  des politiques de développement territorial rural, qui jouent un grand rôle dans l’attraction publique et privée vers  des espaces intermédiaires.

Une transformation institutionnelle est également nécessaire. Dans de nombreux pays d’Amérique latine, les processus de centralisation ont été mal gérés, avec peu de succès. Les gouvernements locaux restent faibles, désordonnés et les gouvernements nationaux hésitent à donner plus de pouvoir aux gouvernements régionaux. Il n’existe pas de modèle de gouvernance décentralisée.

Le Pérou est souvent considéré comme un pays émergent et la coopération internationale quitte progressivement le pays. Pourquoi ce paradoxe, si la pauvreté à la campagne est encore massive ?

Je comprends que, dans un contexte où le continent africain connaît de très graves niveaux de pauvreté, l’essentiel de la coopération internationale y soit concentré.  Je pense  cependant qu’une coopération internationale bien dirigée et bien ciblée peut servir de catalyseur de nouveaux  processus. Il faut imaginer une transformation rurale pour réduire les niveaux de pauvreté. A cet égard, des pays comme le Pérou ont encore besoin de beaucoup de conseils et d’orientations sur la manière de développer le monde rural.

Propos recueillis par Yannick Frippiat.