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Une Politique alimentaire commune plutôt qu’une Politique agricole commune pour l’Europe ?

Plaidoyer politique • 18 mars 2019

– Défis Sud –

Alors que les discussions sur la nouvelle PAC post 2020 sont en cours, le panel d’experts d’IPES Food publie un rapport en faveur d’une Politique alimentaire commune. Ce panel réunit plus de vingt experts sur les systèmes alimentaires durables et est co-présidé par le belge Olivier De Schutter. Ce dernier a présenté les grandes recommandations du rapport au Comité économique et social européen  le 7 février.

Répondre aux défis environnementaux, socio-économiques et sanitaires de l’UE

Aujourd’hui, environ 30% des émissions de GES émanent des systèmes alimentaires et agricoles mondiaux. L’UE externalise de plus en plus l’empreinte environnementale de ses systèmes alimentaires et 31% des terres utilisées pour répondre à la demande alimentaire de l’UE se trouvent en dehors de l’Europe. 3% des exploitations possèdent 52% des terres agricoles et 20% des fermes reçoivent 80% des aides de la PAC dans l’UE. Au sein des chaines d’approvisionnement alimentaires les acteurs dominants ne cessent de s’enrichir alors que de l’autre côté de la chaîne, la valeur revenant aux agriculteurs est passée de 31% en 1995 à 21% en 2018. Dans les pays de l’UE, les maladies cardiovasculaires sont dans 49% des cas la conséquence de mauvais régimes alimentaires.Pour faire face à ces défis environnementaux, socio-économiques et sanitaires, IPES Food propose à l’UE de modifier profondément ses systèmes alimentaires et agricoles au travers d’une Politique alimentaire commune. Une politique qui concerne l’ensemble du système alimentaire et « qui regroupe les différentes politiques sectorielles qui influencent la production, la distribution et la consommation des produits alimentaires et qui replace la transition vers la durabilité au cœur de toute action ». Cela implique de réformer toutes les politiques qui sont en lien avec les systèmes alimentaires afin de permettre la lutte contre le réchauffement climatique, la perte de biodiversité, l’obésité et assurer la durabilité de l’agriculture.

Quels avantages à développer une Politique alimentaire commune ? 

Les différentes politiques de l’UE, adoptées de manière sectorielles et divisées, entraînent une certaine inefficacité à cause de leurs incohérences et contradictions. L’UE s’est par exemple engagée à lutter contre le changement climatique au travers des Accords de Paris mais continue à encourager l’exportation pour les secteurs de production de viande et de produits laitiers au travers de ses accords commerciaux, alors que ces secteurs participent fortement aux émissions de GES. La productivité et la compétitivité ont tendance à dominer le débat au sein de l’UE au détriment des questions de santé publique ou de durabilité. Or ces variables, qui ne sont pas prises en compte dans l’équation politique de l’UE, entrainent des externalités dont les « coûts humains, environnementaux et économiques sont colossaux ». Une Politique alimentaire commune assurerait une plus grande cohérence des politiques et donc une diminution des coûts liés aux externalités.De nombreuses alternatives aux systèmes alimentaires conventionnels émergent partout en Europe au niveau local et vont promouvoir la durabilité et « restaurer la démocratie, la redevabilité et la confiance dans les systèmes alimentaires ». Bien que ces initiatives se développent de plus en plus, elles ne bénéficient que d’un faible soutien de l’UE, qui préfère se « concentrer […] sur la règlementation des marchés et le soutien aux agriculteurs, par le biais d’instruments politiques européens normalisés ». Une Politique alimentaire commune permettrait de soutenir ces initiatives alimentaires alternatives aux « marchés et chaînes d’approvisionnement conventionnels », que souhaitent les citoyens européens.

Remédier au déficit démocratique

Notre système alimentaire actuel est dominé par une offre abondante et bon marché que permet la production de masse. Pourtant, bien que ce modèle entraine des externalités de plus en plus couteuses « les incitants économiques, les choix technologiques, les investissements dans les infrastructures, les cadres réglementaires et les modes de vie frénétiques […] ainsi que les lobbys puissants » rendent le changement de systèmes extrêmement difficile. Il faut ajouter à cela la vision politique à court terme qui induit des décisions et solutions politiques qui ne tiennent pas compte des générations futures. Ce que propose la Politique alimentaire commune serait de développer une « politique intégrée, assortie d’une vision à long terme » réformant l’ensemble du système alimentaire.Cette transition de système alimentaire ne sera pas possible sans prise de décision démocratique, nous disent encore les experts d’IPES Food. La réforme des politiques de l’UE doit empêcher les lobbys de peser sur la prise de décision politique et le choix des réglementations de l’UE. Le poids des lobbys dans la prise de décision politique, le manque de participation de la société civile à la prise de décision, la priorité donnée aux intérêts économiques de court terme et le manque de transparence dans les processus de décision européens causent l’euroscepticisme qu’on connaît aujourd’hui. Une Politique alimentaire intégrée pourrait remédier au déficit démocratique des systèmes alimentaires européens. En se concentrant sur les systèmes alimentaires et pas uniquement sur l’agriculture, un plus grand nombre d’acteurs participerait à l’élaboration de cette politique.

Quelles pistes pour y parvenir ?  

Pour développer une Politique alimentaire commune, le panel d’expert identifie les lacunes de l’UE et propose un ensemble de réformes à court, moyen et long terme autour de 5 grands objectifs  qui sont : garantir l’accès à la terre, à l’eau et à des sols en bonne santé ; reconstruire des agroécosystèmes sains et résistants au changement climatique ; promouvoir une alimentation suffisante, saine et durable pour tous ; mettre en place des chaînes d’approvisionnement plus équitables, plus courtes et plus propres ; mettre le commerce au service du développement durable.Ce rapport d’IPES Food, réalisé collectivement avec « plus de 400 des agriculteurs, des entrepreneurs du secteur agroalimentaire, acteurs de la société civile, chercheurs et décideurs politiques » appelle l’UE à entreprendre ces réformes profondes. L’UE ne peut pas prétendre à des objectifs de développement durable sans réformer nos systèmes alimentaires. D’autre part, dans un contexte où la société civile demande à l’UE des changements fondamentaux en termes de prise de décision et de priorités d’agenda politique, la Politique alimentaire commune constitue justement « un moyen de réintroduire des politiques publiques au service du bien commun et de restaurer la confiance du public dans le projet européen ».

Rédaction : Eloïse de Keyser (eloise.dekeyser@sosfaim.ong)

A lire : le rapport d’IPES FOOD