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Crise du lait : arrêtons d’exporter les défauts de l’agriculture européenne 

Agriculture familiale • 27 mars 2019

– Défis Sud –

Voilà 10 ans, la « grève du lait » a défrayé la chronique en Europe. À l’époque, déjà, SOS Faim et d’autres ONG de développement affichent leur solidarité avec les agriculteurs « de chez nous » qui subissent de plein fouet la dérégulation en cours de l’agriculture européenne. Autre source d’inquiétude : l’impact sur les producteurs du Sud de la concurrence d’un lait européen en volume toujours plus grand, à un prix toujours plus bas et d’une qualité de plus en plus douteuse pour les consommateurs finaux.

Sac de lait en poudre réengraissé à l’huile de palme exporté en Afrique de l’Ouest par la firme belge Milcobel sous le label Binco. (c) CIRAD.

En 2019, les nouvelles ne sont toujours pas bonnes. On surproduit encore plus dans l’Union européenne depuis la suppression des quotas laitiers en 2015, après une période transitoire qui a vu les quotas augmenter chaque année. Et l’exportation de poudre de lait vers l’Afrique de l’Ouest dans des conditions de concurrence injustes a atteint une nouvelle dimension avec le réengraissage de la poudre de lait avec de l’huile de palme, reine des huiles industrielles « low cost ». Elle coûte en effet 12 fois moins cher que la matière grasse laitière qu’elle remplace ! Le produit final, un mélange de poudre de lait écrémé et de matière grasse végétale (« mélange MGV »), est vendu environ 30% moins cher aux consommateurs ouest-africains, ce qui offre une belle marge bénéficiaire aux entreprises qui importent le mélange MGV.

Un exemple d’incohérence avec la politique de développement

Cette pratique constitue un cas manifeste d’incohérence des politiques commerciales et agricoles avec la politique de coopération au développement de la Belgique et de l’Union européenne. En effet, les initiatives de la politique de coopération visant à renforcer les filières alimentaires locales seront réduites à néant si d’autres politiques belges et européennes donnent dans le même temps lieu à des exportations massives de produits à bas prix dans les pays du Sud.

La cohérence des politiques en faveur du développement est pourtant une obligation que s’est très formellement fixé l’UE dans le traité sur le fonctionnement de l’Union européenne, qui énonce à l’article 208 que « l’Union tient compte des objectifs de la coopération au développement dans la mise en œuvre des politiques qui sont susceptibles d’affecter les pays en développement ». Force est de constater que cette obligation est loin d’être respectée dans le cas de la surproduction et de l’exportation de lait et de mélange MGV.

Arrêter de surproduire et d’exporter à tout crin

Pour mettre un terme à ces pratiques injustes et néfastes, il faut s’attaquer à leur source et arrêter de surproduire du lait à bas prix. L’Union européenne doit adopter des mesures de gestion de l’offre de la production laitière. Une régulation du marché du lait doit donc être mise en place par l’Union européenne. Le « European Milk Board » (EMB), organisation regroupant des producteurs de lait de 15 pays européens, demande la mise en place de telles mesures qui devraient aussi bénéficier aux producteurs européens.

Il est également indispensable de suivre de plus près les exportations de poudre de lait réengraissé. Aujourd’hui, alors que l’Observatoire européen du marché du lait fournit régulièrement des données chiffrées sur le commerce de produits laitiers, aucune donnée officielle n’est disponible sur la poudre réengraissée aux huiles végétales. Faute de données, les observateurs doivent se contenter d’estimations, ce qui ne facilite pas l’identification de l’ampleur du problème par les autorités compétentes.

Enfin, il est nécessaire de revoir les orientations de la politique commerciale de l’UE, dont les velléités exportatrices actuelles semblent profondément incompatibles avec le respect de la souveraineté alimentaire des pays tiers, particulièrement dans les pays du Sud. De manière plus précise, l’UE devrait mettre en place des mécanismes activables lorsqu’il est avéré que les exportations européennes ont un impact négatif sur les producteurs de pays tiers, de manière à mettre fin le plus rapidement possible au problème.

Ces solutions pourraient prendre la forme de taxes à l’importation ou à l’exportation, ou encore de mesures permettant de compenser le fait que si ces produits sont vendus à bas prix, c’est en grande partie grâce aux subventions de la politique agricole commune (PAC). Si l’Union européenne a officiellement supprimé les subventions à l’exportation de ses produits agricoles pour se mettre en conformité avec les règles de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), les subventions qu’elle octroie à la production agricole (notamment laitière) ont in fine le même effet déloyal pour les producteurs des pays du Sud qui ne reçoivent pas de tels soutiens de la part de leurs Etats. Le dumping a été supprimé en droit, mais il reste bien présent dans les faits.

La situation n’a fait que se dégrader ces 10 dernières années. Des actions ambitieuses sont indispensables pour que la production de lait constitue enfin une activité durable et rentable pour les producteurs européens comme pour les ouest-africains.

Une coalition prête à se faire entendre

Dans le but de faire évoluer les politiques européennes, une coalition regroupant des ONG de développement (SOS faim, Oxfam Solidarité, Vétérinaires Sans Frontières), des éleveurs européens (European Milk Board) et des éleveurs ouest-africains (campagne « Mon lait est local ») mènera une série d’actions à partir du mois d’avril. Le 2 avril, la coalition publiera un rapport de campagne présentant l’état de la question et des recommandations adressées à l’UE. Ensuite, en clôture des 72 heures du lait local et équitable, un rassemblement convivial aura lieu à partir de 11h sur le rond-point Schuman, face au siège de la Commission européenne.

François Graas, coordinateur information et plaidoyer

À lire : Témoignages des paysannes et de paysans sénégalais à  paraître dans Supporterres

À relire : Le dossier de Défis Sud sur le lait (janvier 2016)