SOS Faim
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Le café bolivien, au carrefour des compétences et des connaissances

Bolivie • Agriculture familiale • 30 avril 2019

– Défis Sud –

En mars dernier, Pierre Bertin, Professeur à l’UCLouvain en faculté d’agronomie était en Bolivie avec SOS Faim. Il y a rencontré des producteurs de café de Caranavi et l’équipe technique d’agronomes de notre partenaire l’AOPEB, qui  accompagne ces producteurs.

Pouvez-vous présenter votre travail en Bolivie ?

La mission de terrain à Caranavi est la première étape d’un projet nommé Projet Synergie qui met en commun des actions de plusieurs universités et ONG (1). L’objectif du Projet Synergie étant d’évaluer l’apport de l’agroécologie pour les bénéficiaires des projets de l’AOPEB, SOS Faim et Eclosio impliqués depuis 2011 dans les systèmes agroforestiers autour du café et du cacao. Concrètement, cette étude de terrain vise à évaluer en quoi l’intégration de systèmes agroforestiers a un impact en termes social, économique et environnemental.

Quatre étudiants de l’UMSA (Universidad Mayor de San Andrès) de La Paz seront mobilisés sur le premier volet environnemental de la recherche via une série d’enquêtes et d’observations d’environ 300 exploitations. Ils vont ainsi participer à définir des tendances entre les différents systèmes de culture répartis entre le conventionnel (usage de produits chimiques), le traditionnel (pratiques de brûlis notamment) et l’agroécologique (agroforesterie).

Une fois que ces systèmes auront été précisés et catégorisés, deux étudiants belges de l’UCLouvain  et de la KUL approfondiront l’étude avec un échantillon plus restreint mais en veillant à maintenir une bonne représentativité des trois systèmes. Côté agronomique et environnemental, des analyses plus poussées seront réalisées avec l’UCLouvain, notamment en laboratoire pour mieux évaluer l’impact des systèmes sur la fertilité du sol, notamment en déterminant la teneur en matière organique des sols, car de celle-ci dépendent les propriétés du sol mais aussi leur capacité à échanger des minéraux, à retenir l’eau.

Au niveau des impacts sociaux et économique, la KUL sera davantage impliquée sur ces dimensions avec une étudiante en anthropologie pour questionner l’emploi, les revenus, l’accès aux activités agricoles, la répartition des rôles entre hommes et femmes et la question de la migration.

Sur le plan économique, l’objectif est d’évaluer la rentabilité des différents systèmes et de disposer d’une meilleure vision sur les revenus des producteurs et les différentes dépenses liées à leur activité agricole.

Quel regard posez-vous sur vos visites de terrain durant cette mission ?

J’ai été très positivement surpris des éléments observés par rapport aux expériences d’autres terrains. Le système agroforestier tel que promu par l’AOPEB est assez sophistiqué. Cela vaut vraiment la peine d’évaluer l’impact de ce système sur la qualité du sol.

Les bénéficiaires du projet se détachent de pratiques courantes comme l’agriculture sur brûlis qui reste un moyen très courant pour aménager une parcelle en milieu boisé. Dans un contexte agraire très complexe, les pratiques agricoles ont la vie dure. Ici, il y a un véritable potentiel pour fonctionner autrement et aménager, préparer la parcelle avec du petit matériel comme une débroussailleuse ou une tronçonneuse par exemple. Les producteurs de café et cacao rencontrés parviennent à exploiter les ressources à leur disposition pour mettre en place un couvert végétal, fabriquer leurs intrants bio, mettre en place des haies vives pour lutter contre l’érosion et aller vers des pratiques encore plus durables.

Tout n’est pas tout rose pour autant, une difficulté fréquente sur le terrain tient au caractère endogène des projets de développement. Il y a souvent un décalage entre les aspirations du Nord et celles des populations sur place. Dans ce terrain-ci, il faut voir dans quelle mesure l’agroforesterie est mise en place par conviction pour l’intérêt et la plus-value de cette approche ou si ce sont les avantages de l’appui technique et d’équipement mis en place par l’AOPEB qui les motivent dans le projet.

En quoi ce projet est-il intéressant pour vous ?

Ce qui me motive surtout dans ce projet, c’est le fait d’associer des compétences et des connaissances de différents pôles que sont les paysans, les commerciaux, la recherche, les équipes techniques.

À titre personnel, après des études d’agronomie j’ai travaillé dans la coopération au Chili sur un projet forestier avec Solidarité socialiste. Malheureusement, nous avions des moyens et budgets très limités sous le gouvernement de Pinochet alors que le projet était très intéressant et réapproprié par les locaux. À l’inverse, j’ai travaillé ensuite au Burundi où l’université fonctionnait entièrement grâce aux moyens injectés par la coopération mais sur des projets très peu réappropriés par les locaux. Ces deux expériences m’ont fait comprendre qu’avec ma casquette d’enseignant, ce que je pouvais faire de mieux se ferait au sein de la coopération universitaire.

Pour réaliser une coopération au développement harmonieuse, il faut se placer à tous les niveaux. C’est en cela que ce projet m’intéresse particulièrement car il mobilise à la fois des connaissances académiques et scientifiques, des savoirs de terrain, des compétences techniques et associe les producteurs, les techniciens, des enseignants et des étudiants. Ce Projet Synergie est une belle opportunité de travailler à la base avec des ONG très proches des producteurs et donc de sortir stricto sensu du monde académique pour se frotter plus et mieux au terrain.

Propos recueillis par Clémentine Rasquin

(1) Ce projet est mené avec SOS Faim et Eclosio pour développer le cadre méthodologique d’un projet synergie financé par l’ARES. Au carrefour de ce projet : des producteurs de café de Caranavi, l’équipe technique d’agronomes de notre partenaire l’AOPEB qui les accompagne et la recherche en Belgique et en Bolivie.