SOS Faim
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Défendre la consommation de produits alimentaires locaux en Afrique de l'Ouest

Afrique de l'Ouest • Filières agricoles • 5 juin 2019

– Défis Sud-

En Afrique de l’Ouest, la consommation de produits vivriers locaux est un mode de vie ancestral aujourd’hui mis en péril par le commerce international. L’intérêt pour une meilleure défense des circuits courts anime les paysan.ne.s ouest-africain.e.s qui veulent réduire leur dépendance alimentaire. Pour parvenir à réaliser un changement d’échelle et à commercialiser leurs produits, ils bénéficient entre autres de l’appui du Pafao, le Programme de promotion de l’agriculture familiale en Afrique de l’Ouest.

Roger Job/SOS Faim

Le Pafao a soutenu plus de 220 projets depuis 2009 et travaille étroitement avec le Réseau des organisations paysannes et de producteurs de l’Afrique de l’Ouest (Roppa), partenaire de SOS Faim. A l’occasion des 10 ans du programme, un séminaire international a été organisé à Paris en février dernier. SOS Faim y a participé. Ce séminaire visait à échanger des expériences autour de l’agriculture familiale et des marchés domestiques.

Les débats ont notamment porté sur deux questions cruciales : les produits locaux issus de l’agriculture familiale paysanne peuvent-ils dépasser les marchés de niche et doivent-ils accéder aux marchés de masse ?

Renforcer la distribution

Dominique Morel, responsable des partenariats au Sénégal de SOS Faim, a été intriguée par deux expériences intéressantes en provenance du Togo : «OADEL (Organisation pour l’alimentation, et le développement local) a monté une centrale de distribution de produits « locaux », qui a démarré ses activités à Lomé et est en train d’essaimer vers d’autres villes. Dans un contexte politique favorable aux produits locaux, qui instaure les achats institutionnels, les difficultés du passage à l’échelle se situent plutôt sur le maillon de la transformation, qui attire trop peu d’acteurs et d’investisseurs  et sur celui de la distribution, qui n’est pas du tout structurée. Concernant la centrale, après 5 ans, elle reste trop modeste pour  pouvoir  boucler ses comptes et doit repenser son business plan. Il n’empêche, l’approche est innovante et fait sens pour le passage à l’échelle, car pour pouvoir être consommés, les produits doivent être accessibles aux consommateurs. »

« Ensuite, les ESOP (Entreprises de Services et Organisations de Producteurs), au Togo, sont une forme d’organisations multi-acteurs entre producteurs, organisations paysannes,  entrepreneurs et organisations tierces qui unissent leur capital et leur force pour organiser le maillon commercialisation des filières. 26 000 producteurs sont concernés dans 9 filières différentes pour un chiffre d’affaires qui a dépassé les 10 milliards de FCFA. Malgré de nombreuses difficultés, les ESOP sont un modèle intéressant qui réussit à dépasser la faiblesse de capitalisation des paysans pour les inclure dans des entreprises rentables d’une certaine taille. On compte également 20 ESOP au Bénin. »

Limiter les produits importés

Pour Edgard Maxime Déguénon, coordonnateur de l’ONG Hortitechs (1) au Bénin, la volonté politique de soutien à la production existe dans ce pays de l’Afrique de l’Ouest mais demeure hésitante. Trop d’importateurs de produits vivriers sont en même temps au pouvoir ou tout proche du pouvoir : « Par exemple, depuis longtemps, la cantine du ministère de l’Agriculture utilise du riz importé. Pour moi, c’est un scandale quand nous savons que des milliards de FCFA sont injectés chaque année dans des programmes de soutien à la production du riz local (…) Nous ne devons pas bannir totalement les produits importés, mais il faudrait au moins fixer un pourcentage d’achats de produits locaux sur les budgets des institutions publiques alloués pour la restauration dans les cantines scolaires, universitaires, et lors des manifestations publiques. (2) »

Mener un plaidoyer efficace

Selon Christophe Brisme, responsable des partenariats au Mali et au Niger de SOS Faim, un plaidoyer important à mener pour toute l’Afrique de l’Ouest concerne la limitation des importations de riz asiatique subventionné ou la mise en place d’une barrière tarifaire à l’entrée de ce riz. (…)  Nous avons participé avec Rikolto (une autre ONG belge) à un programme riz cofinancé par l’UE. La déclaration finale de l’atelier de capitalisation contenait ce volet de plaidoyer sur les importations de riz. Entre 2014 et 2016, des organismes de sécurité alimentaire, dont l’Office du produit alimentaire malien (Opam), ont acheté du riz directement auprès des riziculteurs locaux. Le plaidoyer de la plateforme nationale des producteurs de riz avait été efficace. Mais nous nous étions peut-être réjouis trop tôt car, lors de la campagne suivante, l’Opam n’a plus effectué ses achats de riz auprès des producteurs, détenant un stock de riz invendu de la saison précédente. Je pense que si l’on parvient à faire ce plaidoyer sur la limitation des importations de riz, non pas à l’échelle d’un pays, mais à l’échelle sous-régionale, auprès de l’Uemoa et de la Cedeao (3), cela pourra aboutir. Il ne faudrait toutefois pas limiter les importations sans s’assurer que la production locale puisse couvrir les besoins, tant d’un point de vue quantitatif que qualitatif. Tout réside dans la coordination. (4)»

Contractualiser, financer, transformer

Alors, comment mettre en œuvre un passage à l’échelle ? Pour Edgard Maxime Déguénon, « Il faudrait tout d’abord valoriser les produits locaux à travers une labellisation puis résoudre la question d’approvisionnement en emballages appropriés, soutenir l’acquisition d’équipements et matériels de transformation modernes, faciliter la mise en place de fonds de roulement aux agri-entrepreneurs, accompagner les acteurs des chaines de valeurs de produits locaux sur la mise en place et l’entretien de circuits alimentaires de proximités et favoriser les achats institutionnels de produits agricoles locaux. »

« De plus, explique Edgard Maxime Déguénon  des contrats d’objectifs de production doivent être signés avec les bénéficiaires des projets de développement agricole mis en place par le ministère de l’Agriculture ou par les services de coopération, avec un cahier des charges pour évaluer de manière périodique le niveau d’atteinte des objectifs de production proportionnellement aux moyens mis à la disposition de chaque promoteur bénéficiaire (…) Il faudrait aussi que les ouvriers agricoles soient pris en compte lors des formations et du renforcement de capacités. »

Mieux certifier les produits

« Nous souffrons de l’absence de normes de certification », explique Karfa Diallo, d’Enda Pronat, au Sénégal. « N’importe qui peut prétendre cultiver des produits bio, agroécologiques, sans qu’on ne puisse lui opposer d’argument juridique. (5) »

« C’est pour cette raison qu’Enda Pronat accompagne des organisations paysannes dans la production maraîchère agroécologique et la vente en circuit court avec le label Agriculture saine et durable (ASD). Nous voulons aussi que l’État subventionne les intrants biologiques ou agroécologiques comme il le fait déjà pour les engrais chimiques. Nous voulons avoir la liberté d’échanger et de vendre nos semences produites sans engrais ni pesticides. »

Un processus long

Dominique Morel, de SOS Faim, est convaincue que le passage à l’échelle du consommer local reste la voie royale vers un système alimentaire durable, en Afrique comme ailleurs. Pourtant, elle admet que nous n’y sommes pas encore :  « Si l’on observe la masse des produits consommés dans les grandes villes africaines, l’on constate qu’il n’y pas assez de produits transformés, pas assez de produits locaux diversifiés disponibles sur les marchés, dans les boutiques et dans les rayons des grandes surfaces. Par contre, les expériences  promotion du consommer local se multiplient chez tous les acteurs et à tous les niveaux : les organisations paysannes s’efforcent de transformer leurs produits, les ONG sensibilisent les consommateurs qui s’organisent timidement, les États légifèrent sur les achats institutionnels et quelques financeurs privés s’engagent… ce foisonnement d’expériences est en fait très encourageant. Reste que les discours des uns et des autres doivent encore percoler pour que les produits locaux s’installent au menu des écoles, des ateliers de ministères, des fêtes communales et des réunions d’organisations paysannes. Et que les efforts à encourager tous les acteurs dans ce sens continuent à se faire. Le consommer local est un processus long qui ne se fera pas en 10 ans. »

Rédaction : Pierre Coopman

(1) Au Bénin, l’ONG Hortitechs a créé en 2008 l’Association pour le maintien de l’agriculture paysanne (Amap). Cette association commercialise  entre autres des jus de fruits, des concentrés et purées de tomate, de l’huile d’arachide et des légumes.

(2) L’AMAP Bénin change d’échelle

(3) L’Union économique et monétaire ouest-africaine et la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest.

(4) Au Mali : soutenir une filière riz locale innovante

(5) Au Sénégal : commercialisation de masse pour des légumes sains