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L'agriculture familiale à la FAO: utopie ou réalité ?

agriculture familiale • Agriculture familiale • 5 juin 2019

– Défis Sud-

Un entretien avec Nora McKeon et Pierre-Marie Bosc.

Les représentants des organisations paysannes et des sociétés civiles vont-ils se saisir de la Décennie de l’Agriculture familiale (lancée à Rome du 27 au 29 mai 2019) pour faire reconnaitre leurs droits, leur rôle et leurs capacités ? Ils devront en tous les cas compter avec la FAO, l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture, qui est une institution incontournable pour faire avancer la cause paysanne. Mais quelles sont les réelles marges de manœuvre de la FAO ? Pour répondre à cette question, nous nous sommes entretenus avec deux experts qui la connaissent bien.

La FAO est une institution centrale pour défendre l’agriculture familiale. En décembre 2017, l’Assemblée générale des Nations unies a entériné le principe d’une Décennie consacrée à l’agriculture familiale, avec un plan d’action porté entre autres par la FAO. Une Plateforme de connaissances sur l’agriculture familiale est également hébergée par la FAO. Cette plateforme rassemble des informations de qualité sur l’agriculture familiale, en provenance du monde entier.

L’influence du directeur de la FAO

« Cette disposition favorable à l’agriculture familiale doit beaucoup à la vision de son directeur général José Graziano da Silva », explique Nora McKeon, une ancienne responsable des relations avec la société civile au sein de la FAO. Au Brésil, José Graziano da Silva a été ministre du Développement social et du Combat contre la faim du gouvernement Lula. Il a contribué à la mise en place du programme Fome Zero qui a sorti 28 millions de Brésiliens du seuil de pauvreté. Au terme de ses deux mandats à la FAO, il a eu l’occasion de laisser une empreinte. Fin juin 2019, la 41e session de la Conférence de la FAO élira une nouvelle personne (1) au poste de direction de l’agence, avec un mandat de quatre ans.

Nora McKeon

Selon Nora McKeon, dans un contexte où la nouvelle direction ne suivrait par forcément des orientations favorables à l’agriculture familiale, « la Décennie de l’Agriculture familiale, sera l’un des leviers que devront actionner les organisations paysannes et les représentants des sociétés civiles pour défendre les orientations prises ces dernières années. »

Plusieurs discours

Il n’y en effet pas de pensée unique à la FAO, qui est une agence technique gouvernée par des Etats. Il faut donc y concilier des visions opposées voire incompatibles. La FAO produit ou co-produit certains rapports dont les conclusions ignorent l’agriculture familiale. Par exemple : l’Union européenne et la FAO, entre autres, ont participé à la publication d’un rapport commun à l’occasion du High-level Event – Food & Agriculture in times of crisis qui s’est déroulé à Bruxelles les 2 et 3 avril 2019. L’approche des crises alimentaires y est à la fois humanitaire et structurelle. Lorsque les recommandations sont structurelles elles concernent l’éducation, la résolution des conflits et l’égalité des genres, de manière souvent très pertinente. On ne trouve cependant aucune recommandation d’appui aux organisations paysannes qui plaident en faveur de l’agriculture familiale, de la souveraineté alimentaire et de la transition agroécologique.

Tenir compte des rapports de force

Selon Pierre-Marie Bosc, détaché auprès de la FAO à Rome en tant que coordinateur de l’Observatoire de l’agriculture mondiale (WAW), le cœur de la question réside dans une absence de reconnaissance claire du rapport de force déséquilibré qui existe entre le secteur privé international et l’agriculture familiale :

Pierre-Marie Bosc

« On a tendance à mettre sur un pied d’égalité l’agriculture familiale et les grandes firmes, à penser que tous les modèles et tous les acteurs concourent légitimement au même bien commun. On ne comprend pas forcément que les inégalités se creusent quand l’agro-chimie et les semenciers mènent le jeu tandis que les paysans ont du mal à investir… Alors que le secteur privé est très diversifié, les voix qui s’expriment au sein du Comité de la sécurité alimentaire mondiale (CSA, qui rend compte, entre autres, à la FAO) sont plutôt celles des firmes. Quand on se déclare pro-agriculture familiale, on n’assume pas toujours que cela impliquerait d’importuner les firmes et d’exiger qu’elles changent leur pratiques ».

Revendiquer des financements

Comme Nora McKeon, Pierre-Marie Bosc pense que « les organisations paysannes doivent se saisir de la Décennie pour trouver des financements. Les plateformes nationales et les comités nationaux des agriculteurs familiaux doivent mener le plaidoyer au niveau de leurs pays… Ce que je trouve intéressant dans les plaidoyers nationaux, c’est qu’ils ne sont pas limités aux organisations paysannes mais aussi portés par des organisations de la société civile. À un autre niveau de gouvernance,  le CSA a justement été réformé, en 2009, dans le sens d’une ouverture à la société civile (avec le MSC, le mécanisme de la société civile). De plus, un haut comité d’experts – High Level Panel of Experts/HLPE – travaille actuellement sur la question de l’agroécologie. »

Se mettre en valeur

Nora McKeon pense que la Déclaration sur les Droits des paysannes et paysans, adoptée le 17 décembre 2018 par l’Assemblée générale des Nations unies, est un autre instrument à actionner « pour mettre en valeur tout le travail réalisé dans le cadre du CSA – MSC afin de démontrer qu’il faut investir dans l’agriculture des petits exploitants, que les marchés territoriaux sont des marchés plus rémunérateurs pour les paysans que les chaines de valeur internationales… Avec le MSC, les sociétés civiles proposent un narratif différent de celui qui prône les partenariats publics/privés, voire la privatisation totale par manque de confiance dans les capacités de l’agriculture paysanne. Comme je suis de nature optimiste, je pense que les paysannes et les paysans ont quand même obtenu quelques succès quand ils ont entre autres convaincu qu’ils produisent 70% de l’alimentation consommée dans le monde, qu’ils canalisent 90% des investissements dans l’agriculture et que les marchés territoriaux canalisent 80% de la nourriture qui est consommée… De plus, n’oublions pas que les campagnes de sensibilisation qui ont eu lieu ces 20 dernières années ont été remarquables. Notre capacité de mobilisation des mouvements sociaux a augmenté. »

Les paysannes et les paysans ont donc beaucoup d’ambitions à l’entame de la Décennie de l’Agriculture familiale. Il faudra faire de telle sorte que la FAO les appuie.

Propos recueillis par Pierre Coopman

(1) Les candidats sont présentés par des pays membres de la FAO. Les candidats actuellement connus sont : Qu Dongyu (Chine), Catherine Geslain-Lanéelle (France), Davit Kirvalidze (Georgie) et Ramesh Chand (Inde).