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Une poudre qui alimente la controverse plus qu'elle ne nourrit les Africains

campagne lait • Lait • 5 juin 2019

-Défis Sud-

Le lancement de notre campagne « N’exportons pas nos problèmes », qui dénonce la surproduction de lait en Europe et ses conséquences néfastes pour les éleveurs européens et ouest-africains, a poussé deux des acteurs que nous mettons en cause à réagir. Décryptage critique de quelques arguments du camp adverse.

Dans un article de Politico (1) , média spécialisé dans le suivi de l’actualité des institutions européennes, le Commissaire européen à l’agriculture Phil Hogan s’exclame que 90 000 tonnes exportées en Afrique de l’Ouest ne représentent même pas un dixième du total de lait en poudre exporté par l’Union européenne… Le Commissaire se trompe de sujet : si c’est bien 92 620 tonnes qui ont été exportées, notre campagne porte sur les mélanges réengraissés à l’huile de palme, qui ont été exportés en quantités trois fois plus grandes (276 892 tonnes) vers l’Afrique de l’Ouest.

Cet argument de Phil Hogan relativisant les quantités est analogue à celui avancé par un représentant de la Commission européenne qui, participant en avril dernier à une table ronde organisée à l’occasion des 72 heures du lait local à Bruxelles, arguait qu’il n’y a que 5% de la production européenne de lait qui est envoyée en Afrique de l’Ouest. Aliou Ibrahima, Secrétaire général de l’APESS (une organisation régionale d’éleveurs de l’Afrique de l’Ouest) lui a alors rappelé : « On a tous fait l’école et on sait que ce n’est pas une valeur absolue. Si ce n’est « que » 5%, arrêtez ça, ça ne vous fait rien ! Enlevez même seulement 2% des 5%, ça nous fera déjà du bien. »

L’étrange accusation de fake news

Le commissaire Hogan n’hésite pas à recourir à l’accusation de fake news… Accusation fondée, ou fuite en avant par manque d’arguments ? Tandis que les éleveurs et éleveuses de l’Afrique de l’Ouest jugent que la poudre réengraissée présente moins d’avantages nutritionnels et que les consommateurs africains ne le savent pas en raison de la faiblesse des lois locales en matière d’étiquetage, la Commission soutient que l’introduction de graisse végétale dans le lait est un moyen d’offrir des produits abordables aux consommateurs africains et rend le produit plus résistant aux conditions climatiques…

Il s’agit là d’étranges arguments de la Commission européenne qui semble se satisfaire que les pauvres puissent  résister aux conditions climatiques en consommant un sous-produit laitier présenté comme inoffensif.

Concernant les problèmes de maintien d’une chaine du froid adaptée aux conditions climatiques, ce sont bien entendu les financements adéquats qui font défaut. A l’occasion des 72 heures du lait local à Bruxelles, Christian Dovonou, directeur de Vétérinaires sans Frontières au Burkina Faso, a rappelé qu’il est possible pour les mini-laiteries ouest-africaines de répondre aux normes hygiéniques et de maintenir la qualité.

Concernant la qualité nutritionnelle, des éléments factuels connus permettent depuis plusieurs années (cf. les enquêtes de Test-Achats en 2013) d’affirmer que l’huile de palme n’a pas que des avantages. La matière grasse du lait contient des vitamines, dont la vitamine D absente des huiles végétales. Et les scientifiques admettent généralement que la combinaison des acides gras du lait a également des qualités nutritives qui disparaissent avec le réengraissage à l’huile de palme.

Inoffensifs les mélanges réengraissés ? Peut-être… prouver le contraire avec certitude exigerait des études scientifiques approfondies, longues et extrêmement coûteuses. Mais en tous les cas, le réengraissage aboutit à un produit moins bénéfique à la santé que du vrai lait. Alors, les conditions climatiques de l’Afrique  sont-elles un argument valable pour offrir en toute bonne conscience de la qualité au rabais au consommateur ouest-africain? Pour répondre aux recommandations de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), l’ersatz réengraissé doit être étiqueté avec la mention NE CONVIENT PAS AUX NOURRISSONS. Aucun des produits commercialisés en Afrique de l’Ouest que nous avons collectés pour les besoins d’une étude réalisée par le CIRAD et commandée par SOS Faim et Oxfam, ne comprenait cette mention. Notre étude conclut que « la population ouest africaine qui achète ces produits, sans savoir que ce ne sont pas des produits laitiers, n’en connaît pas les risques éventuels. Il est urgent que la recherche publique engage des études sur les effets de la consommation de ces mélanges de poudre de lait et de matières grasses végétales sur la santé. » (2)

Quand l’industrie laitière belge s’offusque

Un autre article dénigrant pour notre campagne est paru sur le site en néerlandais vilt.be sous la forme d’une contre-argumentation de l’industrie laitière belge (3).

Le ton est immédiatement donné : « Le ressentiment suscité par l’exportation de produits laitiers d’Europe en Afrique de l’Ouest a créé une alliance particulière entre des ONG, des producteurs laitiers africains et (une minorité de) leurs collègues européens qui adhèrent aux idées de l’European Milk Board (EMB) ».

« Aujourd’hui, les subventions à l’exportation n’existent plus et il n’est pas question de dumping« , déclare Renaat Debergh, le directeur de la Confédération belge de l’industrie laitière (BCZ). Il ne comprend pas où les activistes vont chercher que l’UE subventionne la surproduction de lait et les exportations de surplus laitiers.

Il s’agit en effet d’une controverse où les opinions paraissent irréconciliables. L’argument de Renaat Debergh est technique. Depuis que l’UE a axé sa politique agricole sur le marché libéralisé, le soutien à l’agriculture est lié à la terre et détaché des volumes de production. Pour plusieurs ONG et organisations paysannes, il s’agit d’un tour de passe-passe qui permet d’affirmer qu’on ne fait pas du dumping suivant un critère purement technique et réglementaire… Les producteurs européens continuent en effet de bénéficier d’une aide à l’exportation, car l’aide aux revenus permet aux producteurs laitiers de produire artificiellement à moindre coût. M. Debergh ne partage pas cet avis et en veut pour preuve que les aides directes en Europe sont soumises à des conditions de production plus strictes et plus coûteuses.

La définition du dumping restera une question de point de vue. Certaines affirmations de M.Renaat Debergh sont par contre de l’ordre du parti-pris, comme lorsqu’il déclare : « en plus du lait entier en poudre destiné à la classe moyenne en croissance, un produit plus abordable reste nécessaire (…) L’Europe exporte ce qu’elle fait de mieux, tout comme l’Asie exporte des smartphones vers l’Europe. Il est apparemment difficile pour un certain nombre d’ONG d’accepter que nous exportions des produits agricoles (…) la demande de lait en poudre européen continuera à faire l’objet d’une demande du fait de  la croissance de la population (…) La production locale ne peut suivre aussi rapidement, même si un certain nombre de facteurs inhibiteurs ont été supprimés (…) Après tout, le développement du secteur laitier en Afrique se heurte à de nombreuses contraintes: pénurie d’aliments pour animaux, infrastructure routière médiocre, trop peu de camions de ramassage du lait et d’options de refroidissement, trop peu d’investissements (…) 

Lorsqu’ils exportent vers l’Afrique de l’Ouest, les transformateurs laitiers européens paient une taxe à l’importation très basse d’à peine 5%, fixée par Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO). À ce propos, au parti-pris de la BCZ vient même se rajouter un zeste d’empathie lorsque Renaat Debergh déclare : « Nous comprendrions que les pays africains augmentent cette taxe afin de générer des ressources pour leur propre politique laitière. En Afrique de l’Ouest, le gouvernement opte pour un tarif d’importation réduit, car il veut donner à sa population l’accès à un produit alimentaire de base tel que les produits laitiers. »

On a là un condensé de toutes les postures que les ONG et les organisations paysannes critiquent. Celles-ci sont les premières à constater que les chaînes d’approvisionnement locales sont inadéquates et que les infrastructures sont insuffisantes. La question est évidemment de savoir ce qu’il convient de faire pour remédier à ces constats. Et ce sont à notre avis des soutiens et des investissements supplémentaires dans les filières laitières locales qui sont nécessaires, en plus d’une cohérence des politiques européennes, pour éviter des contradictions majeures, comme lorsque la politique agricole européenne encourage l’exportation de lait en poudre bon marché, alors que la politique européenne de développement veut soutenir les agriculteurs africains.

Rédaction : Pierre Coopman

(1) Brussels to Africa: Don’t cry over our spilt milk

(2) Dossier campagne lait

(3) Afrikaanse markt vraagt om betaalbaar melkpoeder