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Le Mali et le Burkina en proie à la violence

Burkina • Agriculture familiale • 10 juillet 2019

-Défis Sud-

Les informations relatant des violences meurtrières au Mali et au Burkina inquiètent SOS Faim et ses partenaires dans ces deux pays. On ne compte malheureusement plus les incidents criminels.

Mi-juin, cinq membres de l’AOPP (Association des Organisations Professionnelles Paysannes), partenaire de SOS Faim, ont été enlevés et assassinés à Mopti, au centre du Mali. Dans la même région, début juin, 95 Dogons ont été assassinés dans le village de Sobanou. L’engrenage infernal semble devenu incontrôlable.

Le 23 mars dernier, le massacre de 160 Peuls, à Ogossagou, dans une région proche de la frontière avec le Burkina Faso, était attribué à des chasseurs dogons. Et ainsi de suite, de vengeances en vendettas, la situation s’aggrave de jour en jour. Critiquées pour leur incapacité à dissoudre les milices armées, les autorités paraissent incapables d’enrayer la violence.

Une insécurité qui se déplace

Le nord du Mali était tombé en mars-avril 2012 sous la coupe de groupes jihadistes, qui ont en grande partie été dispersés par une intervention militaire lancée en janvier 2013 à l’initiative de la France.

Malgré la présence d’une importante mission de maintien de la paix des Nations unies et de forces françaises déployées depuis 2013, l’insécurité s’est déplacée du nord au centre du Mali. Comme l’explique le journaliste Rémi Carayol, « au centre du pays, les Fama (Forces armées maliennes) sont en première ligne, et ont même longtemps été un peu seules. Cette zone, qui englobe la région de Mopti et une partie de la région de Ségou, est aujourd’hui considérée comme l’épicentre des violences au Mali, et est désormais perçue à New York, au siège des Nations unies, comme l’enjeu principal du moment. 40 à 50% des violences recensées dans le pays en 2018 l’ont été dans ces deux régions. » 

Depuis l’apparition au centre du Mali, en 2015, d’un groupe jihadiste dénommé Katiba Macina, recrutant prioritairement parmi les éleveurs Peuls, les affrontements se multiplient entre cette communauté et les agriculteurs bambara et dogon, qui ont créé leurs propres groupes d’autodéfense. La décision du gouvernement malien de dissoudre les milices armées après le massacre d’Ogossagou est restée sans effets.

Une réponse militaire inefficace et contre-productive

L’ONG International Crisis Group affirme qu’en mai 2019 le nombre d’attaques a été multiplié par quatre par rapport à mai 2016. L’ONG demande au gouvernement malien d’engager un dialogue avec les jihadistes afin de négocier des cessez-le-feu locaux et de faciliter l’accès humanitaire aux civils dans le besoin.

Des partenaires de SOS Faim ont-ils été affectés par cette recrudescence des violences ? « Au centre du Mali, dans la région de l’Office du Niger, la mobilité de nos partenaires a été sérieusement réduite », explique Christophe Brismé, responsable des partenariats au Mali et au Niger chez SOS Faim. « La circulation en moto est interdite et celle en pick-up est réglementée, ce qui gêne l’organisation des réunions, des formations, des recouvrements de crédits, des animations et du transport des produits agricoles. Les vols de motos et de véhicules se sont multipliés. S’il est parfois compliqué de distinguer jihadisme et banditisme, il ne fait aucun doute que ce contexte a favorisé la recrudescence des problèmes ethniques ou communautaires assez importants. Dans la région de l’Office du Niger, les conflits sont devenus réguliers avec de plus en plus d’attaques violentes, des représailles et de morts. »

Selon Rémi Carayol, les jihadistes installés dans le centre du pays « ont parfois gagné les cœurs des habitants », pour plusieurs raisons : « un Etat perçu depuis longtemps comme prédateur, notamment en raison de la corruption de certain de ses agents ; une économie vacillante, qui a subi de plein fouet les sécheresses et que la guerre au nord du pays a encore un peu plus affaiblie ; la récurrence des litiges liés à l’utilisation des ressources naturelles, qui aboutissent parfois à des conflits communautaires ; la prolifération des armes… »

Que peuvent dès lors faire SOS Faim et ses partenaires au Mali ? Christophe Brismé est sceptique : « Nous appuyons la création de commissions foncières, mais je crains que cela n’améliore pas la situation, car ce n’est plus simplement un problème d’accès à la terre qui affecte le Mali, mais de véritables conflits ethniques… créer des commissions foncières où on essaiera de régler les couloirs de transhumance, éviter que les animaux ne pâturent tel champ, ce type de problème là, en général, est assez bien réglé.  Aujourd’hui, on est cependant passé à un autre niveau dans le conflit, que seuls les responsables politiques pourront régler, pas SOS Faim et ses partenaires. »

Problèmes identiques au Burkina Faso

L’anthropologue français Jean-Pierre Olivier de Sardan explique que « le Mali reflète de façon caricaturale ou exacerbée une situation plus générale. On retrouve les mêmes tendances à l’œuvre au Burkina Faso et au Niger, même si les politiques menées depuis l’indépendance y ont été plus habiles vis-à-vis des groupes minoritaires, même si les gouvernements actuels contrôlent mieux leurs pays respectifs, et même si les replis identitaires y sont moins visibles ».

« Au Burkina Faso, explique François Vandercam, responsable des partenariats de SOS Faim dans ce pays, la région de Kaya, où travaille notre partenaire APIL, a connu une attaque jihadiste du village de Yirgou, attribuée à des Peuls. Elle a été suivie d’une vengeance sur un village peul, qui a fait plus de victimes que l’attaque jihadiste. Dans le Nord, près de Ouahigouya, plusieurs greniers de sécurité alimentaire (GSA) de notre partenaire Vim Baoré se situent dans des zones où les animateurs n’osent plus se rendre. »

L’Institution de microfinance APFI fonctionnait dans le Soum, une province du Nord-Est consacrée à l’élevage. « Aujourd’hui, témoigne François Vandercam, on ne va plus dans le Soum, il n’y a plus de présence de l’Etat burkinabé, toutes les caisses sont fermées, les clients sont partisDans d’autres régions, les jihadistes viennent de temps en temps dans les villages, pour faire peur, effrayer les représentants de l’Etat, particulièrement les enseignants, qui symbolisent une éducation qu’ils considèrent impie, qu’ils n’aiment pas. »

Des jeunes manipulés

Alimata Sawadogo, représentante de SOS Faim au Burkina Faso, explique que l’insécurité est très mouvante, elle bouge d’une région à l’autre : « Dans zone d’APIL, la situation reste très préoccupante. Depuis le mois de décembre, les formations en finance agricole avec les Organisations paysannes dans l’est du pays ont également dû être suspendues, faute de pouvoir effectuer le suivi ».

Pour Alimata Sawadogo, ce sont les jeunes qui sont instrumentalisés et l’Etat doit renforcer ses programmes qui travaillent avec la jeunesse : « Il faut améliorer le développement territorial que les jeunes puissent voir face à eux une diversité de métiers qu’il y a moyen d’apprendre, avec de vraies perspectives d’emploi décemment rémunérés. »

Que peuvent faire les Organisations paysannes ?

Beaucoup de groupes d’autodéfense se sont créés au Burkina suivant une logique de revanche dangereuse, qui favorise l’escalade. L’Etat en est conscient et diffuse des spots de sensibilisation à la télévision publique dont le message consiste à dire qu’il ne faut pas que les jihadistes portent atteinte à l’unité de citoyens qui vivent ensemble en étant différents…  Les autorités sont conscientes et François Vandercam pense que « les Organisations paysannes (OP) ont un rôle à jouer, car cela pourrait arriver que certains de leurs membres se laissent embrigader chez des jihadistes ou soient emportés par des élans de revanche et de représailles ». François Vandercam pense que de la prévention des conflits devrait avoir lieu au sein des OP, « mais on comprend aussi que les OP restent prudentes, car quiconque s’affiche comme œuvrant pour l’harmonie entre les différentes groupes religieux ou sociaux devient vite la cible privilégiée des jihadistes, comme en témoignent les attaques sur des leadeurs musulmans prônant la tolérance et le dialogue religieux ».

Selon Ramata Touré, Chargée d’appui de SOS Faim au Burkina, les leadeurs d’OP peuvent jouer un grand rôle pour la cohésion sociale : « Ce sont d’ailleurs eux qu’on enlève et qu’on exécute, les chefs de village, les leadeurs religieux, les conseillers municipaux… En conséquence, la peur s’est installée. Un leadeur d’OP a même déclaré que pour rester tranquille, il ne faut pas parler des problèmes de sécurité actuels en public…  En d’autres termes : on ne sait pas ou plus qui est qui. »

Améliorer les connaissances des professionnels du développement

« On est tous comptables de ce qui arrive au Burkina en ce moment », conclut Alimata Sawadogo. « On n’a pas su prendre les bonnes décisions pour accompagner au mieux le développement. On connaissait les prévisions démographiques et on aurait donc dû prévoir quels seraient les enjeux majeurs de la jeunesse. Du reste, il n’est jamais trop tard pour repenser notre approche du développement ».

Selon Ramata Touré, les professionnels du développement au Burkina Faso vont devoir changer leur manière de faire du développement : « Il faut des équipes plus multidisciplinaires… avant on ne voyait pas de juristes intervenir dans les questions concernant le droit foncier, mais ils sont de plus présent et c’est tant mieux… il y a d’autres domaines, comme la connaissance des langues locales, des coutumes locales, où nous sommes trop peu avancés (…) Le Burkina et le Mali sont devenus dangereux. Mais aucun danger n’est éternel si on le combat avec des résolutions intelligentes. »

Propos recueillis par Pierre Coopman