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Le Pérou n'a plus le choix, ses paysan.ne.s font grève

Agriculture familiale • 10 juillet 2019

-Défis Sud –

En mai dernier, des milliers de paysan.ne.s ont mené une grève agraire dans 15 régions du Pérou. La pression fut telle qu’ils ont obtenu le lancement d’un dialogue multisectoriel avec l’Etat et la création d’un nouveau vice-ministère de l’Agriculture familiale. Les grévistes, emmenés entre autres par la Convention nationale de l’agriculture péruvienne (CONVEAGRO), partenaire de SOS Faim, ont donné un délai de 60 jours au gouvernement, à dater du 13 mai, pour obtenir des accords favorables à l’agriculture familiale. En cas d’échec, ils ont annoncé le lancement d’une grève indéfinie.

Julio Taboada, riziculteur dans la région du Piura, au nord du Pérou, témoigne : « Le riz non décortiqué est payé à 0,82 soles (0,22 euros) le kilo alors qu’il devrait être au moins égal à 1,40 soles pour que nous rentrions dans nos frais… ».  Le riz étranger concurrence l’agriculture familiale, il faut que cela cesse.

En 2015, le parlement péruvien avait adopté une loi (Ley 30355) de l’agriculture familiale. Selon Luis Vargas, représentant de SOS Faim au Pérou, les retards de mise en application de cette loi exaspèrent les Organisations paysannes péruviennes et sont entre autres à l’origine de la récente grève. « Au Pérou, depuis quasiment trente ans, il n’y pas eu de politiques publiques effectives qui priorisent l’agriculture familiale. En 1990, le tournant néo-libéral a rendu l’agriculture familiale invisible et sans ressources. »

70 % des aliments consommés dans le pays proviennent de fermes familiales de moins de cinq hectares. Elles représentent 81,8 % des exploitations agricoles du pays et sont concentrées dans la Cordillère des Andes.

En 2015, la loi de l’agriculture familiale avait été adoptée dans un contexte où le chef d’Etat de l’époque, Ollanta Humala, avait noué une alliance avec certaines forces de la gauche péruvienne. C’est ainsi qu’avait, entre autres, été approuvée une politique nationale agraire. Mais le gouvernement actuel n’a pas continué dans cette voie. Luis Vargas précise que « ces politiques impliquent la mise en œuvre de décentralisations territoriales et que les pouvoirs centraux freinent en prétextant qu’il y a trop de corruption dans les régions. »

Des accords bilatéraux déséquilibrés

Selon Fernando Eguren, du Centre péruvien d’études sociales (CEPES), « il faut exiger un changement de la part du gouvernement péruvien, qui ne s’est pas soucié, jusqu’à présent, de relever les niveaux de protection douanière. » Plusieurs des pays auxquels le Pérou achète des produits agricoles maintiennent la protection de leur propre agriculture. Luis Vargas constate que « les accords commerciaux multilatéraux ont pour la plupart fait place à des accords bilatéraux très déséquilibrés pour le Pérou. Ainsi, la Colombie exporte son café torréfié au Pérou alors que dans l’autre sens, le café torréfié péruvien est interdit d’accès en Colombie. »

Prendre le temps de changer de modèle

Selon Fernando Eguren, « la récente grève a permis d’attirer l’attention de la presse et les autorités ont été obligées de réagir et de déclarer que l’agriculture familiale devrait être mise à l’ordre du jour (…) C’est une première étape, mais cela prendra du temps de changer de modèle. (…) Depuis les années 90, les financements de l’Etat péruvien se sont limités à fournir des terres à de grands projets d’exportation spécifiques {tels que l’asperge}, alors que d’autres produits d’agro-exportation comme le café et le cacao ne sont presque pas soutenus. A fortiori  les produits destinés à la consommation nationale ne le sont pas non plus.  Renverser ces réalités ne se fera cependant pas du jour au lendemain selon Fernando Eguren : «  Il n’est pas facile de remplacer une culture par une autre. Vous devez d’abord créer une série de conditions qui rendent la reconversion possible. Les politiques viables et durables en faveur de l’agriculture familiale dépendront donc du renforcement de la capacité de dialogue et d’influence du mouvement agraire ainsi que de la volonté du gouvernement de dialoguer avec un secteur important en termes économiques et sociaux ».

Exiger des financements

Selon Luis Vargas, certains ministères au Pérou sont sensibilisés par les défis du réchauffement climatique et de l’agriculture familiale, « mais c’est trop inégal, et le ministère de l’Economie et des Finances, qui tient les cordons de la bourse, reste trop attaché à un modèle néolibéral.»

« Le ministère de l’Économie et des Finances doit changer de logiciel et générer des mécanismes de protection pour les agriculteurs », déclare Eduardo Zegarra, analyste-chercheur, à Lima, du Groupe d’analyse pour le développement (Grade).  « Il n’est pas possible que nous ayons des droits de douane aussi bas, lorsque les pays développés subventionnent énormément leur agriculture et nous envoient des denrées très bon marché (…) »

Vers une grève indéfinie ?

Huberto Campodonico, économiste de l’Universidad Nacional Mayor de San Marcos et ancien conseiller du président Humala, explique qu’aux États-Unis, de 1995 à 2017, les subventions du maïs ont cumulé à 117 milliards de dollars américains. C’est une concurrence déloyale pour le maïs péruvien. « En permettant cela, nos autorités laissent de côté la population paysanne. Et la loi de 2015 sur l’agriculture familiale n’a même pas encore été dotée d’un budget », conclut Huberto Compodonico.

Qu’arrivera-t-il si les accords ne sont pas conclus au-delà du délai de 60 jours fixés par les grévistes ? Luis Vargas se veut optimiste : « On devra réaliser certains changements, certaines avancées… le Pérou n’a plus le choix. »

Rédaction : Pierre Coopman