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Afrique : la pandémie est un fardeau supplémentaire pour le monde rural

Covid-19 • 30 avril 2020

L’analyse des partenaires africains de SOS Faim.

En Afrique, les statistiques à propos de la propagation du Covid-19 sont probablement incomplètes (1). Les mesures prises pour tenter d’enrayer le virus aggravent cependant les crises alimentaires, économiques et sécuritaires. Ces crises existaient déjà avant la pandémie. Les quarantaines, les confinements et les fermetures de frontières n’arrangent rien. Dans l’immédiat, Il faut éviter les émeutes de la faim. Dans un avenir très proche, les gouvernements africains devront sérieusement réformer leurs politiques agricoles.

Au Sénégal, Mountaga Diallo, coordinateur du PDIF (2) témoigne que face au Covid-19 des citoyen.ne.s adoptent des stratégies innovantes d’approvisionnement. A Dakar, par exemple, se développent progressivement des ventes en ligne et des livraisons à domicile. Des femmes et des jeunes proposent des légumes frais et font le tour des quartiers. En milieu rural, des charretiers se déplacent pour ravitailler les populations en produits de consommation courante.

Dans les zones rurales les plus isolées d’Ethiopie, on manque d’informations à propos du Covid-19, d’accès à l’eau, au savon et aux soins. D’après Teshome Dayesso, directeur général de Buusaa Gonofaa (3), la plupart des agriculteurs familiaux d’Ethiopie résident dans des zones rurales éloignées (le parcours jusqu’à la prochaine route praticable prend en moyenne 4 à 6 heures) et ils ont un accès très limité aux informations sur la pandémie. L’eau pour se laver les mains est une denrée rare pour la majorité des ménages.

Du point de vue de la production agricole, tous les témoins en Afrique expriment leur inquiétude face à la perspective de manquer d’intrants. Sorsa Debela, assistant technique de SOS Faim à Addis Abeba explique : « Le système de production agricole éthiopien est dépendant des intrants conventionnels, des semences améliorées et des pesticides. La pandémie peut avoir de graves conséquences sur le processus d’importation et de distribution des intrants, principalement des engrais chimiques. »

Derrière cette inquiétude liée aux intrants, se profile également une critique de la gestion politique. Sorsa Debela : « Depuis plus de deux décennies, la politique de développement agricole du gouvernement éthiopien vise à améliorer la productivité des terres grâce à l’application intensive d’engrais chimiques et de pesticides. Il n’y a pas de politiques favorisant l’utilisation d’intrants alternatifs. »

Teshomé Dayesso met aussi l’accent sur le fait que l’Éthiopie produit chaque année une quantité importante de blé et que malgré tout, « les importations nourrissent la population urbaine alors que certaines régions ont un excédent de production qui pourrait être écoulé localement et fourni aux villes. »

Alors que faire ? Pour stabiliser le marché, le gouvernement éthiopien facilite l’approvisionnement en produits de base et en biens de consommation par l’intermédiaire de coopératives de consommateurs. Il tente également de contrôler les commerçants qui augmentent inutilement les prix. Il a fermé des points de vente qui avaient augmenté leurs prix. « Toutefois, explique Sorsa Debela, ce type de mesures ne peut apporter que des solutions temporaires (…) il est nécessaire de soutenir financièrement les coopératives d’agriculteurs (pour minimiser leur problème de liquidités), d’appuyer des usines de transformation des produits agricoles et de faciliter l’approvisionnement direct des coopératives de consommateurs basées en ville. »

Les fermetures de marchés inquiètent

Au Sénégal, les restrictions sur les échanges commerciaux risquent de réduire la disponibilité de certaines denrées de première nécessité, expliquent les experts du GERAD (4). « L’état des stocks est certes satisfaisant mais le marché sénégalais doit faire face aux difficultés de transport de marchandises et aux risques de spéculation sur les prix des denrées alimentaires. Pour juguler cette menace, les pouvoirs publics ont pris de nouvelles dispositions de contrôle. Le suivi des stocks incombe aux gouverneurs des régions. Toutefois, les risques de rupture de la chaine de distribution sont importants. »

Les mesures sont contre-productives au Sénégal, estime le GERAD : « Le pouvoir d’achat des ménages et des acteurs de l’économie informelle a été affecté. La réduction du temps de travail journalier en raison du couvre-feu a provoqué une baisse du chiffre d’affaires journalier. Les ménages ne parviennent plus à assurer la satisfaction des dépenses quotidiennes et s’exposent davantage à la précarité alimentaire. »

Depuis le Burkina, Simplice Yameogo, ingénieur agronome, spécialisé en gestion des risques et de catastrophes explique que la fermeture des marchés dans les régions et les localités ayant enregistré des cas de Covid-19 provoque des pertes sèches de produits très périssables (légumes frais) : « La période de février-mars-avril correspond souvent à un pic de récolte de ces produits frais. Cette situation entraine une dégradation des revenus des producteurs, déjà vulnérables, et engendrera très probablement une flambée des prix. »

La fermeture des marchés a aussi des effets sur la possibilité de se procurer des intrants, s’inquiète Abdoulaye Ouédraogo, directeur général de l’ONG APIL (5) : « Si les populations peuvent avoir des difficultés à accéder à des ressources alimentaires suffisantes et variées du fait de la fermeture des marchés, la production alimentaire pâtit également de ces fermetures. Car c’est dans ces marchés que les petits producteurs s’approvisionnent en intrants et en matériel agricole pour produire. »

Perplexité au Sénégal et au Burkina

Pour répondre aux besoins urgents des populations vulnérables, l’Etat sénégalais a mis en place un Programme de distribution de produits alimentaires d’urgence (riz, huile, sucre entre autres) pour inciter les populations à rester chez elles. « Cette aide alimentaire apparait toutefois comme une mesure ponctuelle qui ne s’inscrit pas dans la durée, explique le Gerad, car on ignore encore l’ampleur des besoins à venir pour l’ensemble des services de base (eau, électricité, éducation, santé générale, etc.). »

L’Etat devrait collecter des denrées alimentaires locales selon le Gerad. La production des groupements de femmes transformatrices de céréales locales, par exemple, pourrait permettre de sauver des emplois et garantir une alimentation saine.

Le Burkina Faso, déjà touché par un niveau élevé d’insécurité alimentaire dû à une campagne hivernale 2019/2020 désastreuse et un nombre important de déplacés internes à cause de la crise sécuritaire, pourrait payer un lourd tribut si la pandémie s’accentue. Selon Dioma Soumabéré, secrétaire exécutif de l’USCCPA/BM (6), « le gouvernement ne pourra pas résister à moyen terme : la lutte contre le terrorisme accapare les ressources, le niveau des stocks alimentaires est trop faible, les mesures prises pour faire face à la situation sanitaire (la fermeture des frontières, la mise en quarantaine, le couvre-feu, la suspension des transports en commun) ne favorisent pas la culture de contre-saison. »

Abdoulaye Ouédraogo commente : « le Burkina Faso a pris une série de mesures d’accompagnement. Parmi celles-ci figure la vente à prix social des céréales (riz, maïs, sorgho) dans 250 boutiques réparties dans tout le pays. Mais les prix pratiqués, même s’ils sont subventionnés, demeurent inaccessibles pour la plupart des personnes vulnérables. Les boutiques sont également situées dans les chefs-lieux des communes urbaines, ce qui est limitatif pour les paysans des villages éloignés. »

Pour Abdoulaye Ouédraogo, « il est important de rétablir les chaines d’approvisionnement et de favoriser un accès équitable des petits producteurs aux intrants et matériels agricoles. Il faut également agir sur la chaine de valeur en mettant l’accent sur la transformation locale, afin de réduire la dépendance aux produits extérieurs onéreux du fait de la fermeture des frontières. Enfin il faut assurer de meilleurs débouchés commerciaux à l’intérieur du pays, à travers une réorganisation des circuits de commercialisation et une politique de fidélisation de la clientèle. »

La transition agroécologique au rendez-vous ?

« Oui, elle sera au rendez-vous », répond Dioma Soumabéré. « Il faudra renforcer les stocks nationaux, régionaux, et les stocks de proximité, promouvoir la transformation, la promotion et la consommation des produits locaux, orienter les petites exploitations agricoles vers l’agroécologie plus respectueuse de l’environnement, renforcer le système de production de semences paysannes et réduire la dépendance vis-à-vis de l’extérieur. »

Simplice Yaméogo pense néanmoins qu’il est peu probable que cette crise sanitaire entraine des changements dans l’organisation des systèmes alimentaires. « A mon avis, la prise de conscience et les changements importants se focaliseront sur les effets directs, à savoir les pertes en vies humaines imputables aux insuffisances criantes du système sanitaire. »

Selon Abdoulaye Ouédraogo, il est clair que cette pandémie va influencer les façons de produire et de consommer : « l’agroécologie va permettre d’aborder une agriculture capable de fournir aux familles rurales des avantages sociaux, économiques et environnementaux importants tout en garantissant l’approvisionnement des villes en aliments sains de qualité et de la façon la plus endogène. »

En Ethiopie, explique Sorsa Debela, « les dirigeants ne croient pas à l’agroécologie. Selon eux, elle ne permet pas d’obtenir la productivité maximale nécessaire face à la pression démographique toujours croissante.  Cependant, après une telle crise, je pense qu’ils comprendront comment l’agroécologie pourrait être utile pour résister au défi imposé par la dépendance aux intrants et aux pratiques externes. »

Selon le Gerad, « un accompagnement sera nécessaire si l’on veut réussir une transition agroécologique. Le premier défi est la maitrise de l’eau. Cette transition doit également concerner le milieu urbain. Si dans le monde rural cette réforme du secteur agricole doit permettre de réassocier l’agriculture et l’élevage, dans l’espace urbain, l’agriculture doit reposer sur l’utilisation des friches urbaines et de surfaces urbaines arables. »

Comment imaginer l’avenir ?

« APIL, explique Abdoulaye Ouédraogo, va devoir jouer pleinement son rôle en menant un plaidoyer pour l’accès aux moyens de production des petits producteurs, notamment les femmes. Il est important de garantir l’accès aux intrants à nos bénéficiaires et de les appuyer dans la vente des produits agricoles. C’est le moment d’insister, lors de nos formations avec les producteurs, sur la validité de l’agroécologie en temps de graves crises internationales. »

Dioma Soumabéré a le cœur à la tâche : « L’Union de producteurs que je dirige devra mettre l’accent sur le stockage à travers les magasins de proximité pour faciliter l’approvisionnement des exploitations agricoles dans leurs zones respectives. Il faudra mener un plaidoyer auprès des partenaires pour soutenir l’Union et ses coopératives dans l’offre des services et des intrants. »

Amsalu Alemayehu, directeur général de Wasasa Microfinance en Ethiopie (7) pense que l’issue du Covid-19 dépendra entre autres de la volonté des créanciers de rééchelonner les crédits. « Mais cela ne suffira pas, il faudra aussi s’efforcer de créer des partenariats avec des organisations qui ont des objectifs de développement afin de concevoir des produits qui peuvent permettre aux agriculteurs de résister à de tels chocs. »

« Même avant cette pandémie, conclut Teshome Dayesso, nous avions constaté que les dispositions institutionnelles n’étaient pas favorables aux petits exploitants pauvres et c’est pour cela que nous avions été contraints de nous impliquer dans les services « non financiers », qui consistent à coordonner directement l’accès des agriculteurs à des liens d’approvisionnement et de commercialisation adéquats. Il est certain que nous devons trouver des points d’action pertinents dans lesquels nous pouvons jouer un rôle et aider nos clients à faire face aux limites du marché. » 

En RDC, la Fopako (Force Paysanne du Kongo-Central), la principale fédération provinciale de producteurs au Kongo-Central craint que l’avenir soit chaotique sans politique agricole digne de ce nom : « Pour maintenir le bon fonctionnement des filières agricoles, il est souhaitable de promouvoir l’utilisation des semences locales. La RDC n’a pas de politique agricole et donc aucune résistance face à une pénurie alimentaire. Nous appelons l’Etat à appliquer les accords de Maputo fixant un quota de 10% du budget national à allouer au secteur agricole afin d’appuyer les agriculteurs familiaux. Il faut revaloriser les produits agricoles locaux face à la pénurie des produits importés. La RDC étant un pays de la taille d’un continent, nous plaidons pour des politiques agricoles provinciales, la création d’un Fonds agricole provincial et la mise en place d’unités de transformation de produits locaux dans chaque ville. » (8)

Rédaction : Pierre Coopman

Cet article est réalisé par :

Défis Sud

(1) Au 28 avril 2020, à la parution de cet article, le continent africain comptait 1467 décès confirmés pour 33 273 cas enregistrés et 10 091 guérisons, selon le Centre pour la prévention et le contrôle des maladies de l’Union africaine.

(2) Programme de développement intégré de Fatick

(3) Buusaa Gonofaa est une institution de microfinance éthiopienne

(4) Groupe d’Etude de Recherche et D’appui Au Développement (Dakar)

(5) Association pour la Promotion des Initiatives Locales, basée à Kaya au Burkina Faso :

(6) Union des Sociétés Coopératives pour la Commercialisation des Produits Agricoles de la Boucle du Mouhoun (anciennement UGCPA) :

(7) Wasasa est une institution de microfinance éthiopienne

(8) A lire également : le dossier de la Voix du Paysan Congolais sur le Covid-19.