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Agroécologie : entre les belles intentions et la réalité, l'Union européenne peut mieux faire

Agroécologie • 17 novembre 2020

Alors que trois Belges sur quatre plébiscitent l’agroécologie afin de protéger les écosystèmes, « la Belgique rechigne » encore à soutenir concrètement la transformation agroécologique des systèmes alimentaires au Sud. De son côté, l’Union européenne est-elle plus efficace ou la Belgique n’est-elle finalement que le reflet d’une tendance générale parmi les bailleurs ?

En mars 2020, une étude de l’UCLouvain menée par Olivier de Schutter et Margot Vermeylen concluait qu’entre 2013 et 2017, seuls 16% des 1,2 milliards d’euros investis par l’Aide publique belge au développement dans des projets agricoles ont été directement consacrés à l’agroécologie. A l’inverse, près de 40% de cette somme n’intègrent aucun de ses principes.

Plus récemment, en septembre 2020, la CIDSE [1] a mené une analyse similaire à partir de fonds alloués par l’Union européenne. Et la conclusion est encore plus sombre.

Un soutien massif à l’agriculture conventionnelle

Dans ce rapport, l’autrice Nina Moeller, de l’Université de Coventry, s’est intéressée aux flux monétaires partant de l’Union européenne et à destination, d’une part, des agences des Nations unies dédiées à l’alimentation que sont la FAO, l’IFAD [2] et le PAM et, d’autre part, du Fonds vert pour le climat (FVC), mécanisme financier rattaché à la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques et, par ailleurs, plus large fonds dédié à ce sujet dans les pays vulnérables.

Pour les trois premières institutions, 139 projets ont pu être analysés, pour un montant total de 343,3 millions de dollars. Pour le quatrième, 58 projets l’ont été pour un montant de 2,3 milliards de dollars. Le tout s’étalant sur trois années, allant de 2016 à 2018. Des données qui ne prétendent pas à l’exhaustivité mais qui permettent néanmoins d’apporter des éléments de réponse à la question :

« Les financements publics accompagnent-ils, et dans quelle mesure, la transformation du système alimentaire rendue urgente et nécessaire par la double crise sanitaire et environnementale que nous vivons ? »

Chacun de ces projets a été analysé puis classifié selon l’échelle de Gliessman, un système de classification en 5 niveaux de changements vers des systèmes alimentaires durables : du niveau 1 consistant à accroître l’efficacité des pratiques industrielles et conventionnelles pour réduire l’utilisation d’intrants au niveau 5 permettant de construire concrètement un nouveau système alimentaire fondé sur les principes de l’agroécologie.

Et les résultats ne font que confirmer la tendance incarnée par la Belgique : parmi les projets financés par l’Union européenne via la FAO, l’IFAD et le PAM, aucun n’atteint les niveaux supérieurs de l’échelle de Gliessman (3, 4 ou 5) à partir desquels on peut considérer qu’ils contribuent à concrétiser la transition agroécologique du système alimentaire actuel. Et seuls 2,7% des sommes totales sont allouées à des projets de niveau 2, premier pas sur le chemin de l’agroécologie avec le remplacement de pratiques de l’agriculture conventionnelle ou industrielle par des méthodes alternatives, mais sans changement de fond.

Le FVC s’en sort, quant à lui, un peu mieux mais ce ne sont encore que 10,6% du total des fonds alloués à l’agriculture qui atteignent le niveau 3 de l’échelle de Gliessman.

On comprend donc qu’au total près de 80% des fonds européens transitant par ces 4 grands bailleurs internationaux financent des projets dédiés à l’agriculture conventionnelle et/ou à l’amélioration de l’efficacité de ses techniques, telles que l’intensification durable.

L’accès aux financements, un obstacle majeur à la transition agroécologique

Pourtant, et sans réelle surprise, l’accès aux financements reste le premier obstacle à la transition agroécologique. Car bien que ce modèle s’appuie sur des processus naturels et des ressources locales, le changement engendre des coûts souvent trop lourds pour des petits producteurs.

Un récent rapport d’IPES-Food consacré à l’Afrique de l’Ouest le confirme :

« La transition vers de nouveaux modèles agricoles engendre des coûts de départ que les paysans ne peuvent assumer seuls. Et bien que les investissements publics et privés continuent d’affluer dans l’agriculture ouest-africaine, ils se dirigent principalement vers l’agriculture d’exportation, les secteurs à forte valeur ajoutée et les agropoles. […] En parallèle, les exploitants familiaux, et en particulier les femmes, peinent à accéder aux crédits dont ils auraient besoin. »

Rien que l’on ne sache déjà mais en se fondant sur un processus de recherche participative mené pendant 3 ans, ce rapport valide cette analyse avec les acteurs de terrain.

Et le rapport de proposer alors comme effet de levier de « réaligner les trajectoires actuelles sur les objectifs initiaux du PDDAA [3] et du NEPAD [4], de modifier modestement les stratégies économiques à l’œuvre et de réorienter certains flux d’IDE [Investissement direct à l’étranger] vers les chaînes de valeur agroécologique. »  

Et ce « modestement » semble pourtant si facile à atteindre au regard des montants examinés dans le rapport de la CIDSE.

Ce dernier s’achève d’ailleurs par des recommandations qui semblent finalement assez modestes, tout autant que concrètes, parmi lesquelles : réduire le nombre d’intermédiaires, simplifier les demandes d’accès aux financements, réduire la taille minimum nécessaire pour solliciter des financements afin que les organisations locales puissent y avoir accès et décentraliser l’accès aux financements.

Une tendance qui s’inverse ?

La CIDSE se veut malgré tout optimiste : « Certains éléments indiquent que des changements sont en cours au niveau européen, l’agroécologie gagnant en importance dans le Green Deal. »  Il rappelle également que la FAO a lancé, en 2018, l’initiative « Scaling-Up Agroecology » destinée à renforcer la diffusion de l’agroécologie, comme moyen d’atteindre les Objectifs de développement durable (ODD).

En Belgique également, l’accord de gouvernement, signé il y a un mois, est encourageant à ce titre puisqu’il mentionne, dans la liste des secteurs prioritaires de la politique de développement, « le travail digne, le soutien au secteur privé local et le droit à la sécurité alimentaire, l’agriculture à petite échelle et la transition vers des systèmes alimentaires durables ». Et, là aussi, le rapport de la CIDSE suggère de s’inspirer, notamment, de la Belgique dont 48% de l’argent public confié aux ONG de développement soutiennent l’agroécologie. S’inspirer, tirer les leçons et diffuser les bonnes pratiques.

Depuis 2018 et la fin de la période d’analyse du rapport, le consensus se renforce chaque jour un peu plus quant à l’opportunité que constitue l’agroécologie. Et la double crise sanitaire et climatique ne fait qu’augmenter la pression pour amorcer la transition. De même, alors que le débat sur l’annulation de la dette des pays africains revient sur la table, 52% des Belges y sont favorables «à condition qu’ils utilisent les montants prêtés pour des investissements verts dans les énergies renouvelables et les activités durables». Avec le Sommet sur les systèmes alimentaires prévus en 2021, d’autres engagements seront certainement pris. Restera à les transformer rapidement et réellement en monnaie sonnante et trébuchante.

Rédaction : Géraldine Higel

Cet article est réalisé par :

Défis Sud

 

[1] CIDSE : « Coopération internationale pour le développement et la solidarité », qui regroupe des agences de développement catholiques d’Europe et d’Amérique du Nord. Lien vers le rapport sur le financement de l’agroécologie.

[2] IFAD : « Fonds international de développement agricole »

[3] PDDAA : Programme détaillé pour le développement de l’agriculture africaine

[4] NEPAD : Nouveau partenariat pour le développement de l’Afrique