Argent mobile, paysans fragile


L’Afrique est le laboratoire de la mise en œuvre de services financiers digitaux en zone rurale. S’agit-il d’une réelle perspective  de lutte contre la pauvreté ? L’édition annuelle de Défis Sud a posé la question à Baptiste Venet, enseignant-chercheur à l’Université Paris-Dauphine.

Quel est l’intérêt pour les paysans africains de réaliser des transactions monétaires par téléphone mobile ?

Baptiste Venet :  L’intérêt s’explique par le fait que peu de ménages africains ont les moyens d’ouvrir un compte bancaire classique dans une banque commerciale ayant pignon sur rue. Malgré tout, d’après certaines estimations, environ un Africain sur douze utilise une application mobile pour effectuer de transactions monétaires. L’exemple typique est le système de paiement M-Pesa, qui s’est développé au Kenya. Il permet aux personnes qui ont un téléphone mobile mais pas de compte bancaire classique de déposer de l’argent sur un compte stocké sur leur téléphone portable et d’effectuer des achats, de transférer de l’argent. Proposer ce type de services peut simplifier les transactions dans des pays où elles se font majoritairement en liquide. Utiliser un téléphone permet de  payer un fournisseur. Le producteur, avant d’aller au marché du village voisin vendre une partie de sa récolte, a de plus en plus le réflexe d’appeler des amis ou des connaissances du village en question pour se renseigner sur les prix. Les producteurs agricoles, y compris dans des endroits les plus reculés, peuvent être informés des coûts liés au transport. D’autres services sont davantage liés à des systèmes d’assurance, afin de se prémunir des problèmes qui pourraient se poser en termes d’intempéries ou de destruction partielle des récoltes.

Ces services se développent de plus en plus en en Afrique francophone à l’initiative d’Orange, avec une digitalisation de plus en plus importante offerte par le système Orange Money. Il y a une volonté de rattraper le retard pris par rapport au groupe de télécommunication britannique Vodafone en Afrique anglophone.


Ces services permettent-ils des économies d’échelle ?

Ces services ne sont jamais des systèmes gratuits.  En Afrique, les compagnies de téléphonie mobile ont une position confortable et une mainmise importante sur l’ensemble du marché. Selon certaines estimations, il revient trente fois plus cher d’ouvrir une agence rurale décentralisée.

Lors de mes contacts avec Orange, au cours de mes recherches, j’ai expliqué que compte tenu des populations qui sont visées, il faut que les prix soient raisonnables, ne fût-ce que pour éviter de créer une nouvelle forme de dépendance et qui mettrait les gens dans une situation pire.

Il y a parfois, mais ce n’est pas systématique, une tentation de la part de ces opérateurs de privilégier la rentabilité et d’augmenter la facture adressée au client.

Les services financiers digitaux sont-ils la voie royale pour la privatisation de la microfinance  ?

En théorie, je suis convaincu que l’accès à des services financiers digitaux a un intérêt, qu’il peut aider les paysans à épargner, à ouvrir un compte et à le gérer… Ceci dit, en pratique, la plupart des réseaux de téléphonie sont exclusivement privés. Les Etats des pays africains ne se sont jamais engagés financièrement. La faiblesse des infrastructures publiques explique pourquoi les opérateurs privés français et britanniques comme Orange ou Vodafone ont pu avoir de telles parts de marché. Historiquement, c’est eux qui se sont implantés, qui ont apporté ce service. Le problème se situe au niveau de la réglementation, il relève de l’autorité publique qui doit mettre en place les systèmes destinés à réguler ce marché.

Dans la plupart des pays africains, les opérateurs téléphoniques n’ont pas le statut de banque. Il existe quelques « joint-ventures » entre des banques locales, des institutions de microfinance (IMF) locales et des opérateurs de téléphonie mobile. Les opérateurs doivent comprendre que les IMF et les coopératives d’épargne et de crédit ont des rapports privilégiés avec leurs clients en zone rurale et ne peuvent pas être remplacées. Malheureusement, les opérateurs ont constaté qu’il y a avait de l’argent à faire et ont cru qu’ils pourraient se substituer aux IMF. On l’a même constaté en Europe, avec le projet de lancement d’Orange Bank.

Ces opérateurs sont-ils vraiment incontournables ?

BV : Les coopératives d’épargne et de crédit peuvent fournir des services financiers digitaux, mais elles devront avoir un accord avec l’opérateur de téléphonie mobile. Il faut s’interroger sur la meilleure mise en œuvre. Évidemment on n’est pas à l’abri d’un certain nombre d’opérateurs qui y voient simplement une manière supplémentaire de faire de l’argent. (Lire la suite dans Défis Sud)

Propos recueillis par Pierre Coopman