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Bolivie : Après le Coronavirus, le changement !

Covid-19 • 29 avril 2020

L’analyse des partenaires boliviens de SOS Faim.

La Bolivie est confinée depuis le 23 mars. Le nombre de contaminés et de décédés restait relativement circonscrit vers la fin avril (1).  La situation économique y est préoccupante. Le secteur rural est affecté, mais il fait front.

Walter Gomez, du FOGAL (2) commence par dresser un panorama général plutôt sombre de la situation économique. Une enquête auprès de 4 500 entreprises de taille diverse révèle que 60% d’entre elles ont connu une baisse de leur chiffre d’affaires d’au moins 70%.

80% des entreprises prévoient de licencier du personnel dans les 3 prochains mois. La Banque mondiale annonce une contraction du produit intérieur brut (PIB) de 3,4% cette année. 100 000 entreprises se sont d’ores et déjà déclarées en faillite.

Les entreprises actives dans le secteur de l’alimentation devraient malgré tout sortir leur épingle du jeu, en particulier celles qui pourront utiliser des services digitaux (pour les ventes et les paiements en ligne). Il s’agit donc à priori de sociétés de taille plus importante.

Pour l’AOPEB (3), Maria Lourdes Vargas estime que c’est bien le secteur rural qui sera le plus touché par la pandémie, en raison de sa précarité liée à la faible attention qu’il a reçue depuis des années. Mais paradoxalement, les autorités font aujourd’hui appel aux organisations de producteurs pour assurer l’approvisionnement alimentaire des villes et les organisations paysannes relèvent ce défi jusqu’à présent.

Pour l’ONG CIUDADANIA (4), Gonzalo Vargas pense que le risque est grand que la production agricole soit affectée dans les prochains mois en raison du manque d’intrants agricoles, mais aussi de main-d’œuvre. L’offre va donc se contracter. Du côté de la demande, les pertes de revenus vont très probablement affecter la consommation des produits alimentaires les plus coûteux comme les fruits et légumes et la viande. Cette situation touchera plus fortement les citadins des quartiers défavorisés où l’on ne pourra que consommer les aliments les moins chers tels que les pâtes, les céréales et les pommes de terre.

Sécurité alimentaire fragilisée

Maria Lourdes Vargas estime que les gouvernements précédents ont cru que les produits agrochimiques et les organismes génétiquement modifiés étaient la panacée et ont laissé un pays en insécurité alimentaire. La Bolivie ne produit plus que 60% de ses besoins, alors qu’elle en produisait plus de 80% avant 2005.

Gonzalo Vargas renchérit : les cultures d’exportation ont été favorisées et cela a renforcé la dépendance alimentaire. CIUDADANIA signale tout de même un élément positif en termes de politique agricole : les nombreux projets d’irrigation de ces dernières années ont aussi bénéficié à l’agriculture familiale, en particulier celle orientée vers l’approvisionnement des marchés urbains.

Comment maintenir le bon fonctionnement des filières agricoles dans un contexte de pandémie ? Gonzalo Vargas s’appuie sur les recommandations de la FAO. À court terme, il faut mettre en œuvre des programmes de protection sociale : des transferts de revenus de remplacement, de la distribution d’aliments, octroyer des facilités de paiement de taxes et des services de base (eau, électricité, santé, éducation).

Maria Lourdes se prononce en faveur d’un véritable pacte national pour les deux millions de personnes occupées par l’agriculture familiale et paysanne. Elle insiste sur le fait que ce doit être une approche intégrale et à long terme et non une réaction temporaire, en urgence, face à la pandémie.

Des ambitions très fortes

L’AOPEB considère que la pandémie remet en question le fait que la nature est un bien à disposition des êtres humains. Un bien que nous dominons et exploitons. Il faut passer d’une nature vue comme une source génératrice de richesses à une nature source de vie.

Dans ce cadre, l’agroécologie est clairement une alternative durable : une alimentation saine, basée dans les territoires, avec des échanges de savoirs et une capacité de répondre aux besoins.

CIUDADANIA abonde dans le même sens. L’Institut interaméricain de Coopération pour l’Agriculture (IICA) relève notamment que la Bolivie est l’un des pays les plus vulnérables en termes alimentaires, avec Haïti et le Venezuela. Il faut dès lors revoir l’approche et reformuler des objectifs et des politiques prenant sérieusement en compte le changement climatique, les urgences sanitaires, les effets de la crise économique et les migrations. Le défi à relever par l’Etat, par le marché et par la société est énorme : il faut rendre possible un pays plus démocratique, plus durable du point de vue économique, plus juste environnementalement et socialement.

CIUDADANIA met également en avant l’importance de développer une agriculture urbaine agroécologique. Les villes ont en effet attiré une forte migration interne de personnes en recherche d’une vie meilleure, mais de gros problèmes sociaux y perdurent, sans pouvoir répondre aux besoins de base. L’agriculture urbaine peut contribuer à la solution, notamment en créant de nombreux emplois.

Une foi dans l’humain

Comment imaginer l’avenir ? Maria Lourdes pense que les grands intérêts économiques et politiques ne vont pas changer, mais qu’il faut néanmoins faire confiance à la nature humaine : cette pandémie est une grande leçon d’humilité pour les hommes. On peut espérer que l’on accordera à l’avenir plus d’importance aux choses simples et essentielles comme la famille, la communauté et l’alimentation.

La seule façon d’en sortir est la réciprocité, le sentiment d’appartenance à la communauté, à quelque chose de plus grand qui prend soin de nous et dont nous prenons soin.

CIUDADANIA imagine un monde changeant, désordonné, instable, qui s’adaptera petit à petit aux nouveaux défis. Il est difficile de prédire la durée de ce processus. Il faudra débattre dans la sphère publique, de la manière la plus large possible, quels seraient les changements les plus pertinents pour l’ensemble des gens et en particulier pour ceux qui subissent le plus la crise actuelle.

Dans ce cadre, il ne semble pas possible de proposer des changements qui ne prennent pas en compte l’économie des soins comme une composante basique de l’action collective promouvant la coresponsabilité entre citoyens. L’économie des soins recoupe des biens et services liés aux travaux domestiques et à la reproduction, que le travail soit rémunéré ou pas. Ces tâches sont peu reconnues, peu valorisées et le plus souvent à charge des femmes. L’économie productive dépend beaucoup de l’économie des soins, peu visible car elle se situe dans la sphère privée, concernant à la fois les enfants et les aînés. Ce travail suppose un investissement en temps, des efforts et des relations affectives.

Des collaborations dynamisées

Maria Lourdes Vargas promeut également le travail collaboratif en plate-forme avec des autorités locales, des institutions financières publiques comme la ‘Banco de Desarrollo Productivo’, des ONG et d’autres associations de producteurs, comme l’association de femmes APLOFA qui fournit des paniers écologiques de produits frais et transformés à domicile.

Gonzalo Vargas pense qu’il est prématuré à ce stade de se prononcer sur des changements possibles. Il faut se donner le temps de consulter les groupes de producteurs et les organisations de la société civile basées sur le territoire pour envisager les actions les plus pertinentes à mener.

Rédaction : Marc Mees

Cet article est réalisé par :

Défis Sud

 

(1) Au 29 avril, à la parution de cet article, la Bolivie comptait 1053 cas avérés et 55 décès.

(2) Walter GOMEZ représente l’institution financière Fonds de Garantie Amérique latine en Bolivie

(3) Maria Lourdes VARGAS est responsable du travail de plaidoyer au sein de l’Association des producteurs écologiques de Bolivie

(4) Gonzalo VARGAS est coordinateur du pôle de recherche sociale de l’ONG CIUDADANIA