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COVID-19 : au Sud, la donne est différente

Virus corona et agriculture • • 31 mars 2020

En Afrique sub-saharienne et en Amérique du Sud, un bilan sanitaire autrement plus dramatique qu’en Europe se dessine. Certes, dans bon nombre de pays africains, la confrontation récente aux épidémies d’Ebola de 2013-2015 et de 2018-2020 aura selon l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) permis d’accroitre la résilience des services de santé  (1). Mais leur niveau de développement reste néanmoins très faible. La plupart de ces pays ne comptent par exemple pas plus d’un ou deux dispositifs d’assistance respiratoire par million d’habitants  (2).

Des pays plus vulnérables aux chocs alimentaires

De même, les structures économiques des pays du Sud sont nettement plus vulnérables aux facteurs de chocs alimentaires, comme la crise de 2008 l’avait déjà clairement démontré. Une épée de Damoclès menace la plupart de ces régions : celles-ci ne bénéficient pour la plupart que d’un faible degré d’autosuffisance alimentaire. Elles dépendent donc très fortement du commerce alimentaire international et l’alimentation absorbe une part importante du faible budget des ménages. Dans ces conditions, la moindre fluctuation dans la quantité ou le prix des denrées alimentaires importées peut donc rapidement tourner au désastre pour une part importante de la population.

Dans de nombreux pays du Sud, la fermeture ou la restriction des marchés urbains peut provoquer des catastrophes quand il n’y a pas vraiment d’alternative pour la distribution des produits alimentaires. La FAO exprime aussi des craintes pour le sort des petits producteurs des pays du Sud :  « Les restrictions de mouvement (…) peuvent empêcher les agriculteurs de cultiver et les transformateurs de produits alimentaires (…) de transformer. La pénurie d’engrais, de médicaments vétérinaires et d’autres intrants pourrait affecter la production agricole. Les fermetures de restaurants et les achats moins fréquents dans les épiceries diminuent la demande de produits frais et de produits de la pêche, ce qui affecte les producteurs et les fournisseurs. Les petits exploitants agricoles sont particulièrement vulnérables» (3).

Risque de souffrance aggravée

Il est ainsi rappelé que « Les quarantaines et la panique lors de l’épidémie du virus Ebola en Sierra Leone (2014-2016), par exemple, ont entraîné une flambée de la faim et de la malnutrition. La souffrance s’est aggravée car les restrictions de mouvement ont entraîné une pénurie de main-d’œuvre au moment de la récolte, alors même que les autres agriculteurs n’étaient pas en mesure d’apporter leurs produits sur le marché ».

Selon la FAO et l’Agricultural Market Information System (AMIS), le risque de voir la soudaine hausse de la demande alimentaire occidentale bouleverser les marchés internationaux est faible. Mais la réduction des importations alimentaires en provenance du Nord inquiète bien davantage. À cet égard, l’International Food Policy Research Institute (IFPRI) appelle à la prudence, tandis que la Communauté économique des Nations unies pour l’Afrique (CEA) et l’Organisation des États de la Caraïbe orientale (OECO) parlent d’un risque concret pour la sécurité alimentaire des populations. Et à l’instar de la gestion sanitaire, la maigreur des budgets publics et des infrastructures limite drastiquement les leviers dont disposent les Etats pour amortir le coup d’un énième choc alimentaire.

Les organisations citoyennes du Sud en état d’alerte

Drapeau du Pérou avec des cubes en bois orthographiant STOP CORONA

Les organisations des sociétés civiles du Sud se mobilisent. Au Pérou, par exemple, la Convention nationale de l’Agriculture péruvienne (CONVEAGRO), principale organisation défendant l’agriculture familiale, propose d’adopter plusieurs mesures afin d’assurer la fourniture et la distribution de denrées alimentaires sur les marchés locaux durant la pandémie : l’octroi de fonds de roulement pour restaurer la capacité de production des agriculteurs et des éleveurs, ainsi qu’un rééchelonnement sans intérêts des dettes agricoles durant 6 mois. CONVEAGRO demande que l’État péruvien s’engage à acheter d’urgence des produits périssables à haute valeur nutritionnelle produits par l’agriculture familiale, pour leur distribution ultérieure dans des paniers alimentaires urbains, destinés aux populations vulnérables (4).

L’Equateur est le pays d’Amérique latine le plus touché après le Brésil. La CAAP (Coopérative d’épargne et crédit Alternative d’Action Populaire), partenaire de SOS Faim dans ce pays, nous a fait parvenir un message peu rassurant : « Ce n’est pas seulement la pandémie qui fait plus de victimes, mais aussi la situation budgétaire due au manque de réserves laissé par la corruption, l’énorme dette extérieure et la chute des prix du pétrole, pour laquelle le gouvernement manque d’un programme sérieux et cohérent. Dans la province de Guayas, nous avons aussi la dengue et la chikungunia. Le couvre-feu est en vigueur de 14 heures à 5 heures du matin le lendemain et la mesure peut être prolongée jusqu’au 17 avril. Les frais de crédit seront reprogrammés en mars, avril et mai pour être facturés à la fin sans supplément. Non seulement les entreprises sont semi-paralysées, mais les petits producteurs sur le terrain ont également des difficultés à mettre leurs produits sur le marché. »

En République démocratique du Congo (RDC), un communiqué publié par les Organisations de la société civile s’inquiète : « La possibilité de réaliser des provisions alimentaires demeure faible et les prix des denrées de base ne cessent de s’envoler. La RDC vivant de produits importés qui ont déjà anéanti son agriculture locale, la bonne mesure de fermeture des frontières fait malheureusement grimper les prix» (5). À Kinshasa, la tentative de confinement annoncée le 28 mars a été annulée car impossible. La veille de l’annulation, toutes les denrées alimentaires avaient doublé de prix.  La montée des tensions aurait rapidement été suivie d’émeutes et de pillages… Plus fondamentalement, comme le notait un correspondant du journal Le Monde à Kinshasa, « le lavage de mains relève aussi du parcours du combattant : les trois quarts de Kinshasa subissent des coupures d’eau quasiment quotidiennes» (6).

Au Sénégal, le Conseil national de concertation et de coopération des ruraux (CNCR) mène d’ores et déjà une campagne de sensibilisation adaptée aux populations rurales dans la lutte contre le virus. Avec l’appui de Média Active for Change et dans le cadre du programme LSGT-Radios Rurales, le CNCR a publié une capsule très instructive sur les mesures de prévention de la maladie. La première capsule est en sérère et d’autres versions en wolof et en pulaar sont en cours de réalisation (7)… Mais dans les pays d’Afrique de l’Ouest où le contexte sécuritaire est plus instable qu’au Sénégal, on craint que le virus se transforme en prétexte pour accroître la répression des opposants. Au Niger, un journaliste a été arrêté début mars après avoir signalé un éventuel cas de coronavirus à l’hôpital de Niamey. Dans ce pays, depuis des mois, le gouvernement interdit les manifestations sous prétexte de lutte contre le terrorisme et l’insécurité : «Cette fois, c’est le Coronavirus qui a motivé l’interdiction décrétée le 13 mars en conseil des ministres, pour tous les rassemblements d’au moins 1000 personnes. De justesse, puisque l’opposition avait appelé également à une marche, qui promettait d’être très suivie» (8) .

Enfin, au Nigéria, pays le plus peuplé de l’Afrique de l’Ouest, tous s’interrogent sur les effets qu’auront la chute des cours du pétrole dans le contexte de la pandémie.

Les effets dévastateurs pour les zones rurales du Sud et pour les femmes

Sur le plan économique et alimentaire, ce sont les effets de la crise à moyen-terme qui préoccupent le plus fortement les organismes internationaux.  L’Afrique serait en première ligne parmi les victimes d’une récession. L’OCDE anticipe une forte récession économique générale, qui dans le pire des scénarios envisagés pourrait se traduire par une baisse de près de 50% de la croissance mondiale, passant de 2,9 à 1,5%. Suivant le modèle de calcul d’impact développé par l’IFPRI, une baisse de 1% du taux de croissance mondial plongerait dans la pauvreté 14 millions de personnes supplémentaires, dont une grande majorité issue des zones rurales des pays du Sud (9).

Oxfam rappelle également que « les femmes sont particulièrement exposées au Covid-19. Au niveau mondial, elles constituent 70 % des personnes employées dans le domaine de la santé. Elles encourent donc un risque accru d’infection. Les femmes portent aussi en très grande majorité la lourde charge des travaux de soins non rémunérés. Ces tâches s’alourdiront sans aucun doute dramatiquement à cause de l’urgence grandissante de s’occuper des proches malades et/ou des enfants» (10).

Les analyses restent encore très conjoncturelles. Le rythme effréné de la propagation du COVID-19 requiert un réajustement constant des pronostics économiques. Et les données qui permettent d’anticiper le sort des catégories sociales et des États les plus vulnérables sont souvent les premières à faire défaut.

Toutefois, le COVID-19 apparait dorénavant comme l’accomplissement macabre d’une longue série de mises en garde contre les conséquences d’un modèle de société écologiquement destructeur. En 2016, le Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE) avertissait que le changement climatique et la déforestation massive augmentent drastiquement les risques de contamination humaine par des pathogènes jusqu’alors contenus dans des écosystèmes isolés (11). Et le modèle agro-industriel occupe une position de premier plan sur le banc des accusés, comme le rappellent plusieurs biologistes depuis quelques semaines. L’épidémiologiste Rob Wallace n’y va pas par quatre chemins : « La multiplication des virus est étroitement liée à la production alimentaire et à la rentabilité des entreprises multinationales. Quiconque cherche à comprendre pourquoi les virus deviennent plus dangereux doit étudier le modèle industriel de l’agriculture et, plus particulièrement, de l’élevage. À l’heure actuelle, peu de gouvernements et de scientifiques sont prêts à le faire. Bien au contraire » (12).

Rédaction : Nicolas Barla et Pierre Coopman

(1)  How Ebola is helping the Democratic Republic of the Congo prepare for coronavirus disease
(2) Coronavirus: Africa, Latin America fragile targets for COVID-19 spread
(3)  FAO, “Q&A: COVID-19 pandemic – impact on food and agriculture”
(4) Les propositions de CONVEAGRO
(5) Communiqué de la société civile congolaise
(6) https://www.lemonde.fr/afrique/coronavirus-tour-d-une-afrique-qui-se-barricade
(7) Capsule vidéo du CNCR
(8) https://mondafrique.com/niger-le-coronavirus-alibi-dune-repression-generale/
(9)  As COVID-19 spreads, no major concern for global food security yet
(10) https://www.oxfamsol.be/fr/covid-19-la-solidarite-na-pas-de-frontiere
(11) Emerging Issues of Environmental Concern, United Nations Environment Programme, 2016.
(12)       Rob Wallace, “Agrobusiness et épidémies : d’où vient le Coronavirus”, Acta-Zone, 13/03/2020