Crise entre le Congo et la Belgique : Ne pas mettre tous les œufs de la coopération dans un même panier

 

Kabila et Reynders, au temps de l’accalmie. (c) Belga.

Début 2018, réprouvant la répression de la société civile congolaise qui réclame des élections, le gouvernement belge annonce des sanctions contre le gouvernement congolais en limitant le portefeuille de la coopération au développement bilatérale. Le ministre congolais des Affaires étrangères annonce des mesures de rétorsion aux lourdes conséquences.  Les gouvernements campent sur leurs positions. Aucun des protagonistes ne veut perdre la face.

D’abord il y a les péripéties, la suite du feuilleton à rebondissements. Ce n’est pas la première crise entre la Belgique et la République démocratique du Congo (RDC). Déjà du temps de Mobutu, s’en prendre à la coopération au développement servait d’exercice de musculation. En 1990, le maréchal avait renvoyait 700 coopérants à Bruxelles en rétorsion de mesures belges jugées « inamicales »… On citera également l’épisode de 2008, lorsque Kinshasa suspendit ses relations diplomatiques avec la Belgique après des déclarations du ministre Karel de Gucht dénonçant la « corruption des élites congolaises ».

Après la tempête revient l’embellie

En 2012, l’eau a coulé sous les ponts et l’aide de la Belgique à la RDC se chiffre à pas moins de 105 millions d’euros. La Belgique est alors le 7e bailleur bilatéral, après les Etats-Unis, le Japon, la France, l’Italie, l’Allemagne et le Royaume-Uni. La coopération bilatérale directe représente près de la moitié de l’aide publique belge. Un quart du budget va à la coopération non-gouvernementale et environ 18 % à l’aide humanitaire. Durant la période qui suit, la coopération gouvernementale se concentre sur trois secteurs : l’agriculture, l’enseignement technique et la santé. La bonne gouvernance est également au programme, ainsi que la réhabilitation d’infrastructures au Nord-Kivu et au Sud-Kivu.

Mais revoilà la crise de ménage…

Alexander De Croo propose de réorienter en partie l’aide bilatérale vers l’aide humanitaire. (c) Tim Dirven.

A partir de 2016, les relations entre la Belgique et la RDC se détériorent à nouveau. La discorde concerne principalement  l’organisation des élections présidentielles prévues initialement en 2016. En octobre 2016, le ministre belge des Affaires étrangères Didier Reynders indique que la Belgique limitera à 6 mois la durée des visas des officiels congolais détenteurs de passeports diplomatiques à la suite des évolutions politiques en RDC. En avril 2017 : Kinshasa suspend sa coopération militaire avec la Belgique en réaction à un communiqué de Didier Reynders critiquant la nomination au poste de Premier ministre de Bruno Tshibala, un transfuge de l’opposition.

Le 10 janvier 2018, déplorant la répression de marches pacifistes en RDC, Didier Reynders et le ministre de la Coopération au développement, Alexander De Croo, annoncent une révision de l’aide bilatérale à la RDC en réorientant 25 millions d’euros non-dépensés de la coopération gouvernementale vers l’aide humanitaire et la coopération avec les organisations de la société civile congolaise, les universités et les institutions scientifiques. Enabel, l’agence chargée de la mise en œuvre des programmes de développement de la Coopération belge, anciennement Coopération technique belge (CTB), recevra la mission de soutenir en RDC des organisations de la société civile actives dans la défense des droits de l’homme et des libertés politiques.

Kinshasa courroucée, Bruxelles tempère

Le ministre Léonard She Okitundu a d’abord exigé la fermeture d’Enabel dans un courrier informel. Source : Jeune Afrique

Quelques jours plus tard, une lettre du ministre congolais des Affaires étrangères, Léonard She Okitundu, fait l’objet d’une fuite. La lettre signifie à Bruxelles sa volonté de fermer Enabel et la Maison Schengen à Kinshasa, une représentation commune gérée par l’ambassade de Belgique en RDC, qui délivre des visas vers l’espace Schengen pour le compte de 17 Etats membres de l’Union européenne. Le ministre congolais demande que « les ambassades des pays concernés reprennent leurs responsabilités en la matière dans un délai qui sera communiqué par voie diplomatique ». La Belgique ne reçoit cependant pas de demande officielle.

Mais l’inquiétude est vive. Selon 11.11.11, la coupole flamande des ONG, la décision de faire cesser immédiatement les activités d’Enabel à Kinshasa aura «des conséquences catastrophiques pour la population congolaise». Des projets en chantier via Enabel représentent un total de 80 millions d’euros en programmes de coopération bilatérale. Ces projets concernent directement la population, les soins de santé, l’enseignement et l’agriculture.

Selon la lettre du ministre congolais, la RDC n’a pas besoin de l’aide à la coopération de la Belgique. Sa lettre, non datée et non signée, également obtenue par l’agence Belga à Bruxelles, n’est dans un premier temps pas authentifiée par le ministère belge des Affaires étrangères qui a affirmé ne pas l’avoir (encore) reçue. Le texte, diffusé par le biais du compte Twitter du ministère, souligne que la Belgique et la RDC ont « deux acceptions divergentes qui s’affrontent » sur la coopération au développement.

La véracité de la crise diplomatique est confirmée quelques jours plus tard par la voix d’Alexander De Croo, dans une interview publiée par le journal De Standaard. Il y exprime samedi son souhait de « continuer à travailler » en faveur de la population congolaise en dépit de la détérioration des relations. Dans un communiqué publié jeudi 25 janvier, Bruxelles dit  « prendre acte ».

Début février, la RDC annonce la fermeture de son consulat à Anvers et contraint la compagnie Brussels Airlines à réduire ses fréquences de vol vers Kinshasa de sept à quatre par semaine. Comme pour la Maison Schengen, à travers Brussels Airlines, ce sont essentiellement les Congolais qui voyagent qui sont sanctionnés. Idem pour Anvers, puisque les activités consulaires y répondent essentiellement aux demandes des Congolais naturalisés belges.

Coup d’épée dans l’eau

Un Congolais rôdant autour de la Maison Schengen à Kinshasa : « Mon business de visas est foutu à cause du gouvernement. » Source : Lebonobo.info

Le politologue belgo-congolais Wamu Oyatambwe, interviewé par Défis Sud, ne voit pas où mènent ces mesures qu’il qualifie de gesticulations : « Des emplois sont en jeu, des Congolais travaillent chez Enabel à Kinshasa et des secteurs vitaux au Congo dépendent en partie des financements d’Enabel, notamment dans le domaine des infrastructures, de la formation professionnelle, etc. De la main-d’œuvre congolaise est recrutée, au contraire de la coopération chinoise qui importe presque tout, y compris ses travailleurs… Il n ‘est pas beaucoup plus avisé de s’en prendre à la Maison Schengen puisque la dispute s’étend ainsi à l’Union européenne plutôt que de se limiter à une chamaillerie belgo-congolaise. Pour les Congolais, de toute façon, rien ne change,  car la Maison Schengen est avant tout un bureau de refus de visas. Les autorités frappent également à côté de la cible en réduisant les vols de la Brussels Airlines, comme si elles se croyaient encore à l’époque où restreindre la Sabena gênait les intérêts belges, alors qu’aujourd’hui le propriétaire lésé est une compagnie privée allemande, la Lufthansa. »

Explications parlementaires

Le 6 février, Alexandre De Croo répond aux questions des parlementaires à Bruxelles. Le député socialiste Stéphane Crusnière (PS) demande au ministre De Croo de réallouer, dès 2018, les fonds prévus par Enabel pour la RDC aux programmes non-gouvernementaux et multilatéraux. Cette solution permettrait de s’assurer que la décision du gouvernement congolais n’ait pas d’impact sur la société civile et la population congolaise. Le député suggère même que la Belgique ne mette pas tous ses œufs dans le même panier en proposant la création d’un fonds flexible multi-acteurs pour les États fragiles qui permettrait de continuer à aider les populations malgré une crise diplomatique.

Dans sa réponse, le ministre botte en touche, affirmant qu’il attend une proposition de la part d’Enabel sur le redéploiement de l’aide.

Aucune information ne filtre sur les mots d’ordre de fermeture d’Enabel et de la Maison Schengen, la diplomatie semble vouloir réparer les pots cassés…  Tout se passe comme si les deux gouvernements campent sur leurs positions. Aucun des protagonistes ne veut perdre la face. Un observateur confie cependant à Défis Sud que c’est le branle-bas de combat en coulisses et que tout finira par s’arranger.

Maintenir le contact, éviter la répression à huis-clos

François Cajot, responsable RDC de SOS Faim et membre d’ AgriCongo, une alliance de 18 ONG belges pour le soutien à l’agriculture familiale en RDC,  plaide pour un appui d’Enabel à la société civile du secteur agricole, prioritaire pour la Belgique : « Il existe aujourd’hui une opportunité pour fédérer les efforts de la coopération directe et indirecte en termes de synergie et complémentarité au profit des organisations paysannes. »

Selon Arnaud Zacharie, le secrétaire général du Centre national de coopération au développement (CNCD), »c’est une vraie provocation, pour le gouvernement Kabila,  de s’entendre dire qu’on lui coupe une partie de l’aide bilatérale pour la reverser à ces organisations de la société civile et aux défenseurs des droits humains qui sont leurs principaux opposants ». La crise belgo-congolaise illustre les limites du scénario qui verrait Enabel devenir le pivot central des relations avec les sociétés civiles du Sud. Un scénario où les ONG répondraient uniquement aux appels d’offre lancés par Enabel… « Dans ce cas de figure, à la moindre crise diplomatique bilatérale, des mesures de rétorsion telles que la fermeture d’Enabel pourraient nous couper du jour au lendemain de tout contact avec les sociétés civiles », réagit Arnaud Zacharie… « On oublie la spécificité des partenariats non-gouvernementaux et des alliances Nord-Sud. La division des tâches est un des critères d’efficacité de l’aide reconnu par la Communauté internationale. Soutenir des sociétés civiles n’implique pas uniquement un transfert d’argent, mais une expertise de la sociologie du terrain, une connaissance des acteurs à soutenir et des partenariats réciproques où on peut relayer les demandes de la base auprès des autorités publiques européennes et des opinions publiques internationales. Il s’agit d’éviter les répressions à huis-clos comme on les a connues dans plusieurs pays africains. Les problèmes de gouvernance dans les Etats fragiles sont connus et les tensions bilatérales sont prévisibles. C’est pour cela que la spécificité du soutien aux sociétés civiles doit être maintenue en dehors du champ gouvernemental. »

Rédaction : Pierre Coopman (1/03/2018)