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Deux scénarios pour l’alimentation du futur

Systèmes alimentaires • 30 mai 2021

Quand il s’agit de défendre le statu quo en matière de système alimentaire, les tenants de l’agro-industrie mettent en avant la lutte contre la faim et une alimentation à bas coût, laissant au « progrès technologique » le soin d’en corriger les dérives. À quoi ressemblera le monde dans 25 ans si ce modèle à la fois toxique et à bout de souffle est maintenu ? À l’opposé, à quoi ressemblerait-il si les principes agroécologiques gouvernaient les systèmes alimentaires ? Le panel d’experts IPES-Food a réalisé une prospective. Deux scénarios se dégagent.

Selon son plus important théoricien, Gaston Berger, la prospective consiste à s’appuyer sur différentes données – économiques, sociologiques ou encore historiques -, sur des tendances lourdes mais également sur des signaux faibles pour élaborer des scénarios d’évolution sociétale, possibles ou impossibles, à moyen ou à long terme.  La prospective est un outil d’aide à la décision stratégique : les différents scénarios servent de base à une analyse des risques et des opportunités et permettent ainsi de légitimer et de prioriser les actions. Le chemin initialement choisi est ensuite régulièrement questionné par confrontation directe avec la réalité observée, des évolutions de données, des tendances et, le cas échéant, revu à l’aide des autres scénarios.

IPES-Food, un panel d’experts internationaux en faveur des systèmes alimentaires durables, s’est prêté à l’exercice [1] afin d’apporter un nouvel éclairage au débat sur la transition agroécologique. Bien qu’il ait fait le choix de ne retenir que deux scénarios antagonistes, l’exercice permet de se projeter concrètement dans une réalité future et de la confronter aux habituelles incantations de type « la technologie est la solution » ou « il est urgent de changer ».

Un « business as usual » pas très réjouissant

L’étude examine d’abord une situation de statu quo, où l’agro-industrie reste le modèle dominant. Dans ce premier scénario, IPES-Food extrapole alors ce qu’elle identifie comme une tendance lourde de ce modèle : la technologie comme solution aux défis posés par la crise environnementale et sanitaire.

L’intérêt de la prospective est alors d’en imaginer aussi objectivement et scientifiquement que possible l’état mais également les implications et les impacts à moyen terme et de dessiner ainsi « the big picture » dans laquelle on parvient à se projeter de manière très concrète.

Le scénario décrit un système alimentaire où l’automatisation, la numérisation ou encore la biologie moléculaire permettent non seulement de réduire les risques mais également d’améliorer la résilience et même d’optimiser les rendements. Considérées comme miraculeuses par un nombre croissant d’acteurs souvent démunis face aux menaces, ces solutions prennent une importance telle que le pouvoir des entreprises du bio-numérique explose, faisant d’elles les nouveaux géants de l’agroalimentaire. Faire de l’agriculture revient à gérer des données au profit des puissants gouvernements qui détiennent ces nouveaux mastodontes de l’agroalimentaire et au détriment des pays à faibles revenus.

Considéré comme stratégique car à la croisée des enjeux climatiques, sanitaires et démographiques, le secteur alimentaire, économiquement très rentable, devient le théâtre de conflits de plus en plus violents ainsi que d’une course à l’accaparement des ressources . Les consommateurs se voient contraints et orientés dans leurs choix par l’utilisation d’algorithmes dont la puissance est telle que la transparence et la clairvoyance sont impossibles.

« What if ? » La société civile au pouvoir

Dans le second scénario, la donne a changé et c’est désormais la société civile qui est aux commandes. L’étude imagine alors à quoi ressembleraient des systèmes alimentaires organisés par un Mouvement pour une alimentation durable. Selon IPES-Food, plus que les Etats, ce sont bien les mouvements sociaux, les acteurs de la base, qui sont les moteurs du changement. Ainsi, le scénario explore trois « voies » interdépendantes qui représentent toutes une application concrète des treize principes de l’agroécologie.

Dans ces systèmes alimentaires, le modèle productif basé sur la diversité permet notamment de protéger les sols et de s’adapter aux enjeux environnementaux et sanitaires, les droits du travail et d’accès aux ressources pour tou.te.s sont garantis, la faim et la dégradation de l’environnement sont des infractions pénales.

En matière de gouvernance, les agences des Nations unies sont réunies sous l’égide d’un Comité de la sécurité alimentaire mondial composé de forums régionaux, des traités internationaux sont signés pour limiter l’impunité des entreprises, la sécurité alimentaire prime sur tout type d’accords commerciaux et la participation citoyenne et la gouvernance multisectorielle deviennent la règle.

En matière financière, des lignes budgétaires administratives et liées à la recherche tout comme les subventions versées aux agro-industriels sont réorientées vers des projets qui permettent de mettre en place des systèmes alimentaires durables, une taxation des aliments mauvais pour la santé et l’environnement est mise en place tout comme un dispositif permettant une fiscalité équitable.

Si ce second scénario nous projette dans un monde où les systèmes alimentaires sont devenus plus durables, on constate cependant que, même à l’horizon 2045, le combat n’est pas gagné, les inconnues restent nombreuses et certaines tendances tirées du premier scénario persistent, comme par exemple l’avènement des entreprises du bio numérique dans le secteur alimentaire. Pour IPES-Food, il s’agit de raisons supplémentaires de donner le maximum de chances à ce Mouvement pour une alimentation durable.

Une nécessaire révolution interne

Ici, on s’éloigne un peu de l’exercice de prospective pure : au-delà de prendre une photo et d’en décrire tous les angles, cette partie fait également une proposition pour permettre l’avènement de systèmes alimentaires durables. En donnant à la société civile la place centrale dans son deuxième scénario, IPES-Food lui donne également une importante responsabilité, celle d’être efficace et ambitieuse face aux défis mondiaux.

Le rapport identifie quatre « ingrédients de base » qui lui permettront d’utiliser pleinement son potentiel et de porter la transition : « […] collaborer à de multiples niveaux ; […] élargir les alliances et restructurer les relations ; […] mettre en relation engagement à long terme et « analyse prospective » à grande échelle ; […] être prêt au changement et aux perturbations. »

Pour IPES-Food, si ces ingrédients existent déjà, ils sont encore limités par un certain nombre de rivalités, de divergences et même de concurrences, l’argent ne tombant pas des arbres et l’urgence des crises fragilisant la capacité de définir correctement les priorités.

Pour IPES-Food, la société civile doit surmonter cette difficulté et « faire de la collaboration intersectorielle la norme ». Une feuille de route à 25 ans fixant différents objectifs permettra de faire émerger des synergies, d’utiliser les ressources de manière optimale et de décupler l’impact des actions. Partager notamment les expériences et les bonnes pratiques permettra également de créer des outils, à la fois pour nourrir une collaboration plus fluide mais aussi pour contrer les mauvaises pratiques des entreprises prédatrices et des institutions obscures.

« Ne pas prendre de risques, c’est s’assurer de l’échec », voilà comment se conclut cette étude d’IPES-Food. Une maxime à interpréter également à l’aune de la crise sanitaire actuelle. La prospective permet d’apporter des éléments pour identifier les risques mais aussi les opportunités et de prendre les meilleures décisions possibles.

SOS Faim s’est elle aussi frottée à l’exercice de la prospective pour construire sa prochaine stratégie. Réalisée au 1er semestre 2020, juste avant le début de la pandémie, elle a permis d’ouvrir les possibles et de situer son action sur une trajectoire, celle de « passeurs de monde ».

Rédaction : Géraldine Higel

[1] « Un mouvement visionnaire pour une alimentation durable : comment transformer nos systèmes alimentaires d’ici 2045 » / « A Long Food Movement : Transforming Food Systems by 2045 », disponible sur le site d’IPES-Food.

A lire sur le même sujet : notre Baromètre 2020 des agricultures familiales.

Article réalisé par :

Défis Sud

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