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Droit et justice : réduire les inégalités de genre

Sénégal • Femmes et agriculture • 20 décembre 2021

En arrivant au Sénégal, et particulièrement en milieu rural, je comprends que les traditions sont encore très présentes et même très pesantes. Elles contribuent à maintenir les femmes dans une situation inférieure, justifiant ainsi des discriminations qui sont monnaie courante. Au même titre que pour les soins et l’éducation, l’accès à la justice, et parfois aussi le droit lui-même, sont une manifestation de ces inégalités de genre persistantes. Au quotidien, l’Association des Juristes Sénégalaises (AJS) travaille à les rendre accessibles à tous et surtout à toutes pour faire avancer la société vers moins de violences et plus d’égalité.

DES TRADITIONS ENCORE (TROP) ANCRÉES

Au fil de nos rencontres avec les membres de l’AJS, je prends conscience du poids de ces traditions, qui interdisent, par exemple, à une femme d’être témoin à un mariage ou d’aller déclarer son enfant alors même qu’elle détient certificats de mariage et d’accouchement. Il s’agit souvent d’une méconnaissance du droit mais, parfois aussi, d’un refus assumé de se plier aux règles du droit commun.

Car je découvre qu’au Sénégal, ce dernier cohabite avec le droit musulman(1). Et, en matière d’héritage par exemple, les citoyens ont même la possibilité de choisir le droit qu’ils souhaitent voir appliqué, les règles de partage étant alors différentes (2). Se crée ainsi facilement une confusion dans les esprits tant des citoyens que de certaines autorités comme les maires. Et la faire disparaître est, à l’inverse, lent et difficile.

DES BOUTIQUES DE DROIT GRATUITES ET ACCESSIBLES À TOU.TE.S

C’est l’un des objectifs de l’AJS, notamment à travers ses sept « boutiques de droit », réparties dans l’ouest du pays, du Nord au Sud. Tout le monde est le bienvenu pour obtenir une consultation gratuite en matière juridique.

Mais certains services sont spécifiquement réservés aux femmes : recours à un avocat pour un divorce, à un huissier pour constater une répudiation ou encore établissement d’un certificat médical en cas de viol. Là encore, ils sont gratuits car, contrairement aux hommes, les femmes n’ont généralement pas les moyens de les payer.

Parfois, les boutiques de droit vont même plus loin que le conseil juridique. Ainsi, par exemple, en visitant la boutique de Kébémer, j’y ai découvert des locaux partagés avec une association qui met à disposition des chambres et une cuisine pour accueillir, de manière temporaire, des femmes ayant quitté ou été chassées de leur domicile conjugal. La boutique de Dakar, quant à elle, a développé un réseau de médecins dédiés au suivi psychologique des victimes.

ÉTAT CIVIL ET VIOLENCES

En nous entretenant avec les responsables des boutiques de droit à Kébémer, Thiès et Dakar, toutes nous disent la même chose : les violences et les questions d’état civil font l’objet de l’écrasante majorité des demandes.

Les violences sont physiques, sexuelles et psychologiques. Quant à l’état civil, il s’agit d’actes de naissance, de mariage et même parfois de décès. L’une des responsables nous raconte que dans les villages autour de Kébémer, plus de la moitié des enfants ne sont pas déclarés. Comment feront-ils, alors, le jour où ils voudront se marier, divorcer, peut-être hériter et pourquoi pas voyager ?

Certains, surtout des hommes, craignent que les actions de sensibilisation de l’AJS ne poussent les femmes à aller traîner leur mari en justice. Mais ces causeries sont essentielles et permettent en réalité à tous, femmes et hommes, de comprendre l’importance de ces questions. Malgré les résistances, les dossiers traités par l’AJS sont en constante augmentation, signe de son succès.

UN TRAVAIL EN RÉSEAU

Et pour faciliter son travail de sensibilisation et de transformation en profondeur des mentalités, l’AJS démultiplie son action avec des relais dans les quartiers : des marraines, les « badiènou gokh », et des parajuristes. Elle travaille également avec les autorités locales, que ce soit les maires et les tribunaux mais également la police et la gendarmerie et même les autorités religieuses, très présentes et dont elles partagent, m’expliquent-elles, les mêmes messages.

Au niveau national, l’AJS dispose du statut d’Organe consultatif auprès du Président de la République ce qui lui a permis de contribuer à l’adoption d’une loi sur l’équité fiscale en 2008, sur la parité en 2010 ou encore criminalisant le viol et la pédophilie en 2020. Intervenant récemment dans les prisons, l’adoption d’une loi sur l’assistance juridique sera son prochain combat. Et son prochain objectif, celui d’ouvrir des boutiques de droit dans le reste du pays. Au bénéfice des femmes. Et notamment des femmes rurales et des agricultrices.

(1) Le Sénégal est un pays à 94% musulman, 5% catholique et 1% pour les croyances traditionnelles.

(2) En droit commun, tout le monde reçoit une part. En droit musulman, l’homme reçoit une part et la femme une demie.

POUR EN SAVOIR PLUS

Retrouvez les témoignages et analyses des coordinatrices des boutiques de droit dans l’article « Rendre le droit accessible à toutes les Sénégalaises » à paraître en janvier dans la prochaine édition annuelle du Défis Sud.

 

Bienvenue au Sénégal, pays de la Teranga

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