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Entre mondialisation exacerbée et relocalisation excessive, quel système alimentaire après la pandémie de la Covid-19 ?

Covid-19 • 9 juillet 2020

La crise de la Covid-19 a entraîné un ralentissement dans la quasi-totalité des secteurs, y compris dans les secteurs vitaux comme l’agroalimentaire. La fermeture des frontières et la mise en quarantaine des villes ont perturbé les chaînes d’approvisionnement avec le risque imminent de priver des dizaines de millions de personnes d’un accès à l’alimentation, aggravant ainsi une situation mondiale déjà alarmante.

La crise agricole et alimentaire qui s’annonce est tout à fait singulière, car elle touche aussi bien les populations du Nord que celles du Sud, même si les ruraux pauvres du Sud sont plus vulnérables dans la mesure où ils ne bénéficient pour la plupart d’aucun filet de sécurité. De plus, malgré quelques problèmes liés à l’offre (hausse des prix) dans certains pays d’Afrique, l’on est globalement face à une crise de la demande : les populations ont en effet des difficultés d’accès à l’alimentation, à cause soit de la fermeture des marchés soit d’une baisse des revenus.

Dans ce contexte, de nombreuses voix s’élèvent sur la nécessité de relocaliser et de diversifier les systèmes alimentaires pour renforcer leur résilience. Mais le risque existe de pousser la relocalisation jusqu’à un “nationalisme alimentaire” peu souhaitable.

Réflexion sur les contours d’un système alimentaire relocalisé qui soit économiquement soutenable, socialement inclusif et écologiquement viable.

DES SYSTÈMES ALIMENTAIRES “SUR LE FIL DU RASOIR DEPUIS DES DÉCENNIES”

La crise que nous vivons aujourd’hui révèle les défaillances de la mondialisation et les chaînes alimentaires, qu’elles soient courtes ou longues, sont fragilisées. En effet, les longues, en général complexes, sont les plus délicates à gérer car elles brassent un nombre important d’acteurs et ce à travers plusieurs pays. Par ailleurs, les plus courtes sont aussi impactées en raison de la fermeture des marchés locaux ou des mesures de distanciation sociale. C’est le cas dans certains pays comme le Sénégal et le Burkina Faso où la fermeture de ces marchés empêche un canal de diffusion pourtant vital pour permettre aux populations de survivre. Cette situation n’est pas sans rappeler l’épisode de l’épidémie Ebola, qui a entraîné une restriction des déplacements, causant une pénurie de main d’œuvre et entraînant de fait une baisse de l’offre de produits agricoles sur le marché.

De façon très concrète, deux mesures prises récemment dans de nombreux pays ont des répercussions immédiates dans le domaine agricole. La plupart des pays européens ont fermé leurs frontières dans le courant du mois de mars 2020. Or cette période correspond à un moment crucial dans une année agricole, car elle représente un besoin en main d’œuvre important pour la récolte de nombreux produits. Mais la plupart des ouvriers agricoles sont de la main d’œuvre étrangère. A titre d’exemple l’Allemagne reçoit 300.000 ouvriers agricoles en provenance de Pologne, Roumanie ou encore Bulgarie, et l’Italie près de 200.000.

Les restrictions d’exportations sont une deuxième facette du problème. Afin de nourrir sa population et prévenir une pénurie, le Vietnam a suspendu ses exportations provoquant des inquiétudes dans certains pays comme la Malaisie qui importe 30 à 40% de ses besoins en riz pour couvrir la demande locale. Parmi les pays du Nord, la Russie, premier pays exportateur de blé, a décidé de fermer ses frontières. Cette annonce en pleine épidémie amène à de nombreux questionnements sur les risques potentiels d’une pénurie alimentaire pour les pays dépendants.

Nous nous retrouvons donc aujourd’hui au cœur d’une crise dont les répercussions vont bien au-delà de l’aspect purement sanitaire. Fin avril 2020, le directeur exécutif du Programme alimentaire mondial déclarait que la pandémie de la Covid-19 ne pourrait être que “l’aube d’une pandémie de la faim”. Dans le même temps, des émeutes de la faim ont éclaté au Liban, ce qui “pour de nombreux observateurs”, sont des premiers cris d’alarme dont il est nécessaire de prendre en compte toute la gravité et tout le sérieux.

Finalement, si certaines conséquences de cette crise sont immédiates, les causes qui les ont engendrées sont structurelles et présentes depuis des décennies. La pandémie de la Covid-19 nous montre l’urgence de construire de véritables souverainetés alimentaires à travers le monde.

LA SOUVERAINETÉ ALIMENTAIRE, UN LEVIER POUR RELOCALISER LES SYSTÈMES ALIMENTAIRES

Le “concept” de souveraineté alimentaire a été employé pour la première fois par La Via Campesina en 1996, en réaction à un modèle agro-alimentaire néolibéral dominé par les grandes organisations et corporations supranationales. Il caractérise entre autres “le droit des peuples de définir leurs propres systèmes agricoles et alimentaires”. Depuis, le concept est repris par plusieurs organisations altermondialistes, refaisant surface en périodes de crises alimentaires pour rappeler aux uns et aux autres la nécessité de changer de modèle. Mais, dans le contexte de la Covid-19, en quoi la souveraineté alimentaire apparaît comme une alternative à la mondialisation du système agroalimentaire ?

La souveraineté alimentaire repose en effet sur une (ré) appropriation de leurs systèmes agroalimentaires par les citoyens, lesquels seraient en mesure de faire des choix qui tiennent compte d’autres variables que le profit et la productivité. Il se trouve que la nourriture est un bien qui répond à un besoin essentiel (nourrir) et en tant que telle, elle ne devrait pas être traitée comme les biens manufacturés. Toutefois, la compétence des citoyens pour définir des politiques agro-alimentaires efficaces fait débat au sein des mouvements de la souveraineté alimentaire.

Pour certains, ce sont les Etats les mieux qualifiés, pourvu qu’ils soient indépendants et qu’ils consultent les citoyens pour refléter leurs choix. Pour d’autres, c’est aux citoyens d’exercer ce pouvoir car les canaux de transmission entre Etats et citoyens sont défectueux. Difficile de trancher ce débat, mais ce déplacement du pouvoir vers les citoyens ou les Etats a vocation à créer un double effet. D’une part, il devrait stimuler la production locale, réduisant ainsi la dépendance aux importations et la précarité alimentaire que celle-ci implique pour des pays qui doivent importer même des denrées de première nécessité (blé, riz, etc.). D’autre part, les citoyens n’étant pas mus par des logiques de marché, ils auraient tendance à privilégier la qualité et la variété des aliments, en s’appuyant sur des savoirs et pratiques paysans plutôt vertueux pour la santé publique, l’environnement et la biodiversité (agriculture biologique, agroécologie, etc.).

Les défenseurs de la souveraineté alimentaire proposent également des circuits courts avec un intermédiaire au plus entre le producteur et le consommateur. Cela permet non seulement d’assurer aux producteurs des revenus plus élevés en renforçant leur part dans la valeur ajoutée mais aussi de réduire les coûts de transaction liés à de longues chaînes alimentaires (pollution, pertes alimentaires, etc.).

Alors que la crise de la Covid-19 risque de précipiter la faillite des petites exploitations agricoles, la ferme agro-écologique des Belemgnegre au Burkina Faso a su se montrer
résiliente, voire même doubler sa clientèle, en misant sur le bio et le circuit court, mais surtout en réinventant ses façons de faire (commandes par téléphone, livraison à domicile).

NON AU “NATIONALISME ALIMENTAIRE”!

Pour la majorité des mouvements de la souveraineté alimentaire, le redéploiement du système agroalimentaire ne doit pas se transformer en autarcie. Face à des écosystèmes agricoles différenciés à travers le monde (inégalités de conditions de production entre régions) et des consommateurs de plus en plus exigeants sur la disponibilité, la qualité et la diversité des aliments, il est utopique qu’un pays puisse s’auto-suffire. En fait, il est des aliments que l’on ne peut tout simplement pas produire sur son territoire à cause des conditions pédoclimatiques et que l’on doive importer pour répondre aux besoins de sa population. Le double statut de premier importateur et exportateur mondial de produits agricoles de l’UE est symptomatique de cette réalité. Il est donc nécessaire de trouver “un équilibre entre circuits courts et circuits longs”, pour favoriser des complémentarités entre pays aux potentialités différentes, tout en créant des débouchés supplémentaires pour les agriculteurs. Mais pour ne pas retomber dans les travers du commerce agricole mondial actuel, cela pourrait se faire, comme le suggèrent Marcel Mazoyer et Laurence Roudart, par la création de “grands marchés agricoles régionaux regroupant des pays avec des productivités assez proches” et la protection de ces marchés “contre toute importation d’excédents agricoles à bas prix par des droits de douane variables (…)” garantissant des prix rémunérateurs et stables aux agriculteurs locaux.

En définitive, force est de noter que la crise de la Covid-19 nous révèle les fragilités des systèmes alimentaires mondiaux et nous oblige à (re)penser des systèmes plus résilients. Cependant, ces nouveaux systèmes agroalimentaires ne sauraient être viables qu’en ayant une vision holistique, et non manichéenne, des agroécosystèmes.

Rédacteurs : Jehanne Seck et Joseph Kolié, volontaires

Article issu du « Supporterres n°12 »