Équateur : agriculture familiale, au risque des élections

Une interview de Cécilia Padilla

Cécilia Padilla espère que le succès de Lenín Moreno aux élections présidentielles en Équateur permettra de continuer sur la voie de la souveraineté alimentaire. Elle pense que le pays a besoin de continuité pour réussir les réformes qui permettront aux paysans de maitriser leur destin.

 

Les petits producteurs équatoriens ont-ils bénéficié de financements adéquats depuis l’élection de Rafael Correa en 2007 ?

@Francesco Fantini

Cécilia Padilla : Les financements arrivent auprès des coopératives d’épargne et de crédit qui accompagnent les paysans. Mais les difficultés subsistent. Le petit producteur reste désavantagé en termes d’accès au marché. Les autorités municipales, proches des paysans manquent de moyens… Il est nécessaire d’améliorer les canaux de financement qui vont directement vers les structures économiques gérées par les paysans pour qu’ils puissent produire en qualité et en quantité. Afin d’appuyer ces financements mieux ciblés, Cepesiu, en partenariat avec SOS Faim, a lancé un réseau de caisses autogérées : les « sociétés populaires d’investissement » (SPI).

Est-ce que la période Correa a permis à Cepesiu de mieux travailler avec les producteurs ? 

C. P. : Oui, Cepesiu a été appuyée avec des fonds qu’elle a pu consacrer directement au crédit solidaire et à la production paysanne dans 3 des 5 provinces du pays. Nous sommes associés à l’Institut d’Économie Populaire et Solidaire pour renforcer des caisses d’épargne et de crédit et des petites entreprises paysannes gérées par des femmes. Nous travaillons avec les organisations de la société civile, en association avec le gouvernement pour introduire de bonnes pratiques dans l’industrie agro-alimentaire du cacao et de la banane. L’Équateur a mis en place un organisme officiel de régulation de la spéculation des marchés. Les dispositions prises instaurent des quotas de production et de vente. Nous avons également promu la quinoa biologique, les céréales andines, les fruits exotiques… Mais ces filières n’arrivent malheureusement pas à dynamiser l’économie puisque le pays reste dépendant de l’exploitation de ses réserves de pétrole. Le tremblement de terre d’avril 2016, dans le Nord-Ouest de l’Équateur, n’a rien arrangé. Dans les provinces touchées, où Cepesiu est implantée, les familles paysannes ont perdu le travail de toute une vie et doivent recommencer à zéro.

Les conséquences du séisme d’avril 2016.

« Il ne faut pas délaisser les filières paysannes »

Est-ce que cette présidence a promu l’agroécologie ?

C. P. : Le modèle agroécologique est discuté et en voie d’implantation en Équateur. Mais les partisans de l’agro-businnes s’appuient sur la faible compétitivité de notre agriculture pour plaider son industrialisation… La pomme de terre équatorienne, par exemple, n’est pas compétitive par rapport à celle du Pérou. La solution théorique serait d’industrialiser notre production… Des initiatives publiques appuient, certes, les bananes et le cacao biologiques destinés à l’exportation. Mais il ne faut pas délaisser d’autres filières paysannes, même si elles ne peuvent pas être compétitives sur le marché régional par rapport au Pérou et à la Colombie…

Qu’attendez-vous du nouveau président ?

C. P. : Je crois qu’il y a eu des avancées durant les dix années de la présidence Correa, mais que le gouvernement a besoin de beaucoup plus de temps. La loi de l’économie populaire et solidaire adoptée dans la foulée de la nouvelle constitution priorise la souveraineté alimentaire. Des programmes publics ont permis d’améliorer le financement de l’agriculture paysanne… L’État n’arrive cependant pas à décentraliser son action. Les municipalités n’ont pas une connaissance pratique des outils qui protègent et qui renforcent la production locale et qui garantissent la sécurité et la souveraineté alimentaire.
Si la droite prenait le pouvoir, l’ensemble du modèle était mis en péril. Elle pourrait démanteler les structures créées sous la présidence de Rafael Correa, telles que l’Organisme de Régulation de la Spéculation des Marchés ou l’Institut de l’Économie Populaire et Solidaire. Cela affaiblirait sérieusement notre capacité à appuyer les producteurs de l’agriculture paysanne.

@Francesco Fantini

« Le gouvernement a besoin de plus de temps »

Les principes de la nouvelle constitution équatorienne ont-ils permis de réels changements ? 

C. P. : De vrais résultats ont été enregistrés dans la lutte contre la pauvreté, pour l’égalité, pour les droits de la personne et de la nature. Même la Banque mondiale a constaté que la pauvreté en Equateur a fortement reculé (1) en l’espace de quelques années. La constitution équatorienne de 2008 donne des orientations claires pour mettre en pratique les droits économiques et sociaux. Cette constitution est la première en Amérique latine qui propose des alternatives en matière de gestion des ressources naturelles en limitant le périmètre territorial autorisé aux zones d’exploitation de pétrole. Au début de sa présidence, Rafael Correa proposa aux Nations unies de ne pas exploiter les réserves de pétrole du Parc national Yasuni en échange de fonds équivalents à la valeur de cette ressource. Devant l’échec de cette proposition, il a finalement donné en 2013 l’autorisation d’exploiter ces gisements. En dix ans, il n’a donc pas encore été possible de changer fondamentalement le modèle sur lequel repose l’économie du pays. Mais des efforts significatifs ont été réalisés pour l’égalité des femmes, des groupes minoritaires, des populations pauvres des zones rurales et urbaines, avec une attention particulière pour le développement de l’économie populaire et solidaire comme expression de l’exercice du droit de la citoyenneté économique.

En savoir plus ?

Cécilia Padilla explique le travail de Cepesiu :


SOS Faim Vidéo: Systèmes locaux autogérés d… par SosFaim

 

(1) Pour passer d’un taux de 36,7 % en 2007 à 22,5 % en 2014