Fairtrade en danger

Le commerce équitable menacé par un changement de cap des supermarchés britanniques

Producteurs de thé, membres de Fairtrade, au Malawi. Photo: Chris Terry/Fairtrade

Des supermarchés quittent les labels du commerce équitable afin de mettre en place leurs propres standards éthiques. Ils  affirment tous vouloir améliorer les conditions des travailleurs. Faut-il leur faire confiance ?

 L’affaire a été relatée par le quotidien britannique The Guardian. En mai 2017, quatre représentants de Sainsbury’s, la deuxième chaîne de supermarchés au Royaume-Uni, ont rencontré dans un hôtel à Nairobi, au Kenya, les représentants des coopératives de thé du pays. Il s’agissait normalement de célébrer le label Fairtrade. Mais au lieu de congratuler ses partenaires africains, le distributeur britannique a provoqué une crise en annonçant aux cultivateurs de thé qu’il avait l’intention de laisser tomber son adhésion Fairtrade pour la remplacer par son propre label équitable intitulé « Fairly traded ».

En français l’on  remplacerait ainsi l’expression « commerce équitable », par « équitablement commercialisé ». Cela n’a l’air de rien si l’on y prend garde…

C’est pourtant loin d’être innocent car cela signifie qu’au lieu de règles strictes mutuellement convenues entre les agriculteurs et des experts indépendants, Sainsbury’s a décidé de mettre en place ses propres critères de certification et d’introduire de nouvelles manières de payer les cultivateurs.

L’on craint également que Sainsbury’s propose ses nouveaux standards à d’autres produits qu’il commercialise comme les bananes ou le café.

Critères à la baisse

Les Kenyans ont été abasourdis lors de leur rencontre avec Sainsbury’s.

«Pourquoi changer », ont-ils demandé ? « Tout le monde, y compris les consommateurs britanniques a profité du label tel qu’il existe actuellement ». Grâce à leur respect des exigences environnementales et sociales élevées du label Fairtrade, les agriculteurs ont bénéficié du prix payé par les consommateurs britanniques et ceux-ci ont eu des produits de meilleure qualité.

Cette réunion à Nairobi était significative parce que Sainsbury’s n’est que l’une des nombreuses sociétés de distribution alimentaire en voie de réévaluation de sa stratégie commerciale. L’importance de Sainsbury’s pour le commerce équitable pourrait influencer les pratiques de l’ensemble du secteur en direction d’une révision à la baisse des critères sociaux et environnementaux.

Cultivatrices de thé, membres de Fairtrade, au Malawi. Photo : Chris Terry/Fairtrade

Cette crainte a notamment été exprimée par Sophi Tranchell, la directrice de Divine Chocolate, la société détenue en partie par les cultivateurs de cacao du Kenya. Il semblerait que la balance penche de plus en plus en faveur des exigences des grossistes et des distributeurs, qui sont des acteurs très influents dans les chaines de valeur impliquant des cultivateurs du Sud.

Les temps changent

Le mouvement du commerce équitable a pris son envol dans les années 80 avant de devenir mainstream près de 25 ans plus tard. Le succès commercial fut inattendu et un vent d’optimisme a soufflé pour des millions de personnes concernées par les rapports salariaux inégaux entre pays  riches et pauvres…

Jusqu’aujourd’hui le label Faitrade continue à progresser, surtout en Asie du Sud-Est et en Europe de l’Est. Il bénéficie à plus d’un million et demi d’agriculteurs à travers le monde, 1240 organisations sont certifiées Faitrade dans 75 pays.

Les données sur le thé : plus de 290 000 personnes impliquées dans le thé Fairtrade…

Darío Soto Abril, le directeur colombien de Faitrade, explique au Guardian que « le besoin de changer les systèmes alimentaires iniques est plus urgent que jamais… si le label Faitrade doit évoluer c’est pour répondre aux défis du changement climatique qui affecte les petits agriculteurs et de nombreux travailleurs qui dans les pays pauvres sont payés sous le seuil de pauvreté. »

Entretemps, le commerce équitable des produits non alimentaires, tels que le prêt-à-porter et l’artisanat gagne en importance en Europe et aux USA. Les actions menées par les militants et la pression de l’opinion publique ont permis l’émergence de plusieurs systèmes de certification.

Cavalier seul

Les sociétés  privées ont rejoint le mouvement. Ces dernières années certaines parmi les plus importantes sont pourtant tentées de faire cavalier seul. Costa, Starbucks and McDonald’s, Unilever, M&S et Mondelez/Cadbury ont commencé à fonctionner selon leurs propres critères… mais leurs standards varient et les consommateurs sont censés leur faire confiance en fermant les yeux.

Selon les témoignages rapportés de la conférence de Nairobi, au plus les représentants de Sainsbury’s promettaient des contrats, des conseils et tentaient de persuader que le nouveau système concocté par la direction maintiendrait les salaires, au plus les cultivateurs s’inquiétaient.

Leurs craintes se centraient sur la prime que le agriculteurs reçoivent dans le système Fairtrade, en plus du prix minimum garanti pour leur production. Cet argent est directement réservé aux paysans qui s’engagent à le consacrer à des plans de pension, d’assurance santé ou d’éducation.

Il s’est avéré à Nairobi que Sainsbury’s devrait dorénavant approuver cette prime. « Nous nous sentons trahis, nous sommes censés croiser les doigts et espérer que Sainsbury’s nous aide. Le pouvoir de nous accorder de l’argent dépend d’eux », témoignait un paysan.

Sainsbury’s s’est excusé pour la brièveté du préavis et a tenté de rassurer en affirmant que les nouveaux standards permettront de mieux conseiller les paysans et de leur apporter de nouvelles expertises.

Les vrais motifs

Les sociétés qui mettent en place leurs propres règles éthiques affirment toutes vouloir améliorer les conditions de leurs travailleurs. Mondelez/Cadbury, qui s’est retiré de Fairtrade a fortement investi dans sa filière cacao, mais d’autres sociétés réduisent leur coûts sans garantir de meilleures conditions.

Quels sont leurs motifs ? Pourquoi une compagnie comme Sainsbury’s, championne du label Faitrade, déciderait-elle de l’enlever de ses produits et de par là même affaiblir des producteurs africains déjà fragiles ?

Les consommateurs sont également dans l’expectative et s’estiment mal informés des tenants et des aboutissants de ce changement. Des appels aux boycott de Sainsbury’s ont déjà été lancés. Des coopératives et des ONG anglaises ont demandé des explications.

Les conversations avec Sainsbury’s ont fait apparaitre d’autres motifs qu’un plan alternatif d’amélioration des conditions des agriculteurs… Les ventes du label Fairtrade seraient en légère perte de vitesse et la compagnie n’estime pas avoir obtenu un retour sur investissements intéressant pour les 60 millions de livres sterling investies dans le commerce équitable depuis 1994. Malgré une vente de 200 millions en moyenne de produits Fairtrade par an, les bénéfices de la compagnie ont chuté de 8% en 2016.

Sainsbury’s, est maintenant sur la défensive : « Nous devons tester et développer de nouvelles approches, collaborer avec des experts en restant à l’écoute des producteurs, trouver ce qui fonctionne et voir ce qui doit être réadapté pour améliorer la chaine de valeurs dans le sens d’une meilleure sécurité pour les fournisseurs et pour les consommateurs. » a déclaré Mike Coupe, le directeur de Sainsbury’s.

Un test pour Faitrade

Mike Gidney, directeur de la Fondation Fairtrade à Londres, affirme n’avoir aucun souci avec le fait que des sociétés privées veuillent monter leur propre label, « mais il y a la manière »… Son groupe est financé par les licences qu’il octroie aux sociétés et il risque gros si Sailsbury’s se retire du thé ou d’autres produits. « Mondelez/Cadbury ont accompagné la création de leur standard en  investissant dans la cacao, déclare Mike Gidney, mais Sainsbury semble simplement vouloir remplacer un modèle par un autre en l’édulcorant, en prenant le risque de faire des pertes. Certaines initiatives indépendantes sont bonnes d’autres moins. Sainsbury’s dit que c’est un projet pilote, mais sans en communiquer les détails : qui va l’administrer, y a-t-il du personnel ? »

Faitrade est en danger, mais ce n’est pas la première fois qu’il est attaqué. Des Think Tank libéraux estiment en effet que le commerce équitable est une limitation du libre-échange et que le néolibéralisme est « plus efficace pour extraire les gens de la pauvreté »… Le vrai test pour Fairtrade sera le Brexit et les nombreux nouveaux accords bilatéraux de libre-échange que le Royaume Uni ne manquera pas de signer. De nouvelles taxes sur les importations de produits en provenance des pays pauvres pourraient coûter des milliards de dollars pour les producteurs de ces pays.

Dans ce contexte, ce n’est pas le moment de fermer la porte. Mike Gidney affirme qu’il veut continuer à dialoguer avec Sainsbury’s. Nous voulons que les sociétés maitrisent leurs chaines de valeur et prennent la mesure des responsabilités de leurs impacts sociaux et environnementaux. L’amélioration de l’équité du commerce international exige la mise en place de partenariats avec le privé.

Extraits traduits et adaptés du Guardian par Pierre Coopman

 

A revoir : une vidéo qui explique pourquoi SOS Faim soutien le commerce équitable :

 

SOS Faim et le commerce équitable

Vidéo à propos de la Centrale café et et cacao du Pérou (en espagnol) :