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Hommage à Bernard Lecomte, l’ami des paysannes et des paysans

Sahel • 14 décembre 2022

Il était né en 1928. Il est décédé début août 2022, dans sa 94e année. Bernard Lecomte était l’un des piliers du Groupe de Réalisations et d’Accompagnement pour le Développement (GRAD). Il avait initié la collection de livres intitulée «Porter les paroles paysannes» afin de faire entendre les voix d’acteurs innovants du monde rural africain. Il questionnait le système de l’aide internationale.

Récemment encore, en 2020, le chercheur Denis Pesch publiait un entretien avec Bernard Lecomte dans Revue internationale des Études de Développement. Dans l’introduction à cet entretien, Denis Pesch décrit la personnalité complexe de l’ingénieur qui avait débuté sa carrière au sein de l’industrie textile (1) :

Certaines personnes ont connu des expériences professionnelles et personnelles qui les ont immergées dans différents contextes institutionnels, aussi bien dans le champ de la coopération que dans d’autres mondes, comme celui de l’industrie en crise du Nord de la France et celui de l’engagement auprès des déshérités de notre pays. Bernard Lecomte fait partie de ces passeurs de frontières visibles mais aussi invisibles, et le témoignage de ces derniers rend compte de la complexité des questions de développement mais aussi de leur profonde articulation avec les engagements multiples qui peuvent jalonner des trajectoires personnelles.

«Témoigner à propos de Bernard Lecomte c’est à la fois facile et difficile pour la simple raison que je ne sais de quel Bernard témoigner », explique Malick Sow de la FAPAL, la Fédération des Associations paysannes de Louga, au nord du Sénégal :

 

Est-ce le formateur ? Est-ce le taquin/provocateur ? Est-ce l’appui/accompagnateur ? Est-ce l’oreille des femmes rurales ? etc. ? Assurément Bernard Lecomte incarnait une diversité de personnages tout en restant lui-même, c’est-à-dire l’Ami des paysans, l’allié des organisations paysannes. Il nous disait que chaque bailleur veut toujours avoir son petit pauvre qu’il entretien et cela conduit à des programmes pour les partenaires et non pour les associations. 

Il avait opté pour l’accompagnement des acteurs du Sud dans leurs engagements mais sous des formes moins conventionnelles que la coopération classique, s’impliquant dans le soutien aux ONGs et surtout aux organisations paysannes. Son enthousiasme pour le développement de l’Afrique était contagieux, témoigne Jean François Barrès, un ancien de l’IRAM (L’Institut de Recherches et d’Applications des Méthodes de développement, qui intervient depuis 1957 dans le champ de la coopération internationale).

Dans les années 70 et 80, il avait créé avec le Burkinabé Bernard Lédéa Ouédraogo l’association 6S « Se servir de la saison sèche en savane dans le Sahel » autour du principe de l’accompagnement via des fonds souples, sans définition préalable d’un projet (2).

Les paysans dans les marigots de l’aide

A la fin des années 90, dans Défis Sud, nous avions recensé son livre publié avec Marie-Christine Guéneau, intitulé « Sahel : les Paysans dans les Marigots de l’aide » (3). Les auteurs s’insurgeaient contre le modèle de l’aide par projet :

Ce livre est le fruit de « coups de colère « . Colères face à l’observation répétée des mêmes défauts, au sein des projets des ONG du Nord et du Sud et des coopérations publiques. L’aide ne joue-t-elle pas contre les dynamiques paysannes ? Dans quelle mesure ne freine-t-elle pas leurs initiatives ? A trop vouloir aider, ou aller trop vite ou trop prévoir, ne risque-t-on pas de les empêcher de progresser selon leurs idées et avec leurs propres ressources ?

Collection « Porter les paroles paysannes » du GRAD

Bernard Lecomte avait également initié la collection « Porter les Paroles Paysannes », afin de faire entendre les voix d’acteurs innovants du monde rural africain :

Ils y racontent leurs parcours, parfois à peine croyables, de véritables moteurs du développement local. Toujours profondément ancrés dans leurs milieux, ils y jouent, avec beaucoup de créativité, le rôle d’interface avec la modernité extérieure, mais aussi avec leurs mouvements paysans, leurs États et l’Aide extérieure. Si c’est un défi que de transcrire sur le papier, mais aussi vers le web et les médias sociaux, des paroles fortes et expérimentées issues de cultures orales, dont l’écrit n’est pas le quotidien ; il est cependant capital de faire entendre, avec les outils d’aujourd’hui, à leurs enfants, à leurs frères mais aussi à leurs partenaires et au grand public du Nord, les visions d’hommes et de femmes que nous accompagnons parfois depuis près d’un demi-siècle !

L’hommage de l’IRED

L’IRED (Innovations et Réseaux pour le Développement) constitue un réseau international de partenaires locaux en Afrique, Amérique latine et Asie-Pacifique. L’IRED a rendu hommage à Bernard Lecomte en analysant précisément son combat :

Fin observateur de la coopération au développement, il en note très rapidement, dès les années 1960‐70, les limites.  Sa conclusion précoce qui ne le quittera plus est que les acteurs d’un véritable développement doivent eux‐mêmes, et plus souvent encore, elles‐mêmes, prendre leur destin en main.

Le rôle de l’aide est de faciliter cette prise en main, et non comme trop souvent, de l’écraser. Il décortique dans une fine analyse le fonctionnement d’un projet de développement pour en faire ressortir les « limites » notamment sur les capacités d’initiative et d’autonomie des personnes bénéficiaires, les paysannes et paysans pauvres (…) la pertinence de cette analyse reste entière aujourd’hui (…)

Bernard Lecomte propose également des alternatives. Notamment celle du « fonds souple » qu’il expérimente au Sahel pour l’organisation et le financement de cultures maraichères de saison sèche (hors saison des pluies). Le fonds souple transfère la responsabilité de la gestion des actions de développement aux bénéficiaires, organisés en groupements et organisations paysannes, qui s’engagent à faire rapport sur l’utilisation des financements engagés.

Bernard Lecomte pratique également l’appui stratégique en coopération de longue durée aux leaders paysans capables de mobiliser, organiser, et représenter les paysans pauvres. Les conversations, échanges, visites et autres appuis ont donné à plus d’un leader des coups de pouce essentiels aux moments critiques. Le mouvement paysan africain doit beaucoup à ces appuis. La parole paysanne patiemment recueillie par Bernard Lecomte et autres membres de sa famille au moyen de longues heures d’enregistrements méticuleusement retranscrites en parole écrite constitue une innovation diffusée par le Groupe de Réalisations et d’Accompagnement pour le Développement.

Réalisé par :

Défis Sud

(1) « Bernard Lecomte : De l’aide par projet à l’écoute paysanne, Les chemins de traverses de l’engagement ». Entretien réalisé le 25 janvier 2019 par Denis Pesche, dans Revue internationale des études du développement 2020/4 (N° 244).

(2) Voir Lecomte B. J. (1986). L’aide par projet. Limites et alternatives. Centre de développement de l’OCDE.

(3) Sahel : les Paysans dans les Marigots de l’aide, l’Harmattan, 1998.

 

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