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La Belgique peut mieux faire

Agroécologie • 28 juin 2020

Tandis que la Belgique rechigne, les multinationales découvrent l’agroécologie.

La coopération au développement belge investit dans le secteur agricole des pays en développement. Mais ces investissements soutiennent-ils la transformation agroécologique des systèmes alimentaires ? Ces montants renforcent-ils des alternatives qui évitent les écueils sociaux et environnementaux d’un modèle agricole à bout de souffle ? La Belgique peut mieux faire.

L’agroécologie doit devenir une priorité de la coopération au développement selon la Coalition Contre la Faim (CCF), une alliance de 20 ONG belges. La CCF met en avant les résultats d’une étude de l’UCLouvain réalisée par Olivier De Schutter et Margot Vermeylen (1) sur la part de l’Aide publique au développement de la Belgique consacrée à l’agroécologie. Cette étude montre que sur les 1,2 milliard d’euros investis dans des projets agricoles, entre 2013 et 2017, à peine 16 % ont été consacrés directement à l’agroécologie.

La Coalition Contre la Faim a agrégé les résultats de l’étude en trois catégories :

  1. 39% du montant total n’intègrent d’aucune manière les principes de l’agroécologie.
  2. 45% du montant total peuvent potentiellement soutenir une transformation agroécologique des systèmes alimentaires sans que cela puisse être clairement établi.
  3. 16% du montant total sont consacrés aux actions qui priorisent la transformation agroécologique des systèmes alimentaires.

Les flux non gouvernementaux, c’est-à-dire l’argent public qui est confié aux programmes des ONG de développement et instituts de recherche, soutiennent de manière beaucoup plus importante l’agroécologie. Les flux non gouvernementaux soutiennent en effet l’agroécologie à hauteur de 48%, contre 7% pour les flux gouvernementaux et seulement 3% pour les flux multilatéraux.

Le ministre réagit

Le lundi 8 juin 2020, en Commission des relations extérieures du Parlement belge, la députée Els Van Hoof (CD&V) a demandé au ministre fédéral des Finances et de la Coopération au développement Alexander De Croo de réagir aux résultats de cette étude, qui venaient d’être relayés dans un article du journal néerlandophone De Standaard. La réponse du ministre fut décevante. Il a confondu les investissements directs et indirects en agroécologie : « Dès 2017, j’ai reconnu que l’agroécologie devait faire partie de la politique. Il est clair que ses principes sous-jacents sont déjà les principes directeurs de la politique actuelle, et je ne suis absolument pas d’accord avec la suggestion selon laquelle seule une très petite partie du budget y serait consacrée. Selon les chiffres de l’étude, 61% des fonds de la coopération belge au développement soutiennent directement ou indirectement l’agroécologie. »

Ensuite le ministre a exprimé ses doutes par rapport à l’agriculture familiale, qui est pourtant l’un des fondements de l’agroécologie : « Oui, l’agriculture familiale existait ici aussi chez nous au Moyen-Âge.  À cette époque, la grande majorité des personnes qui vivaient de l’agriculture vivaient dans une extrême pauvreté. C’est également la situation actuelle en Afrique subsaharienne. L’agriculture familiale est la meilleure garantie d’une pauvreté durable, et je me demande pourquoi certaines personnes continuent à s’y accrocher (…)   Je ne vais pas dire que tout est parfait dans notre façon de faire de l’agriculture, mais l’agriculture intensive a permis aux gens de disposer de nourriture. La part de leur budget consacré à l’alimentation a beaucoup diminué en conséquence. De plus, les gens ont aujourd’hui accès à une alimentation saine et très variée, avec les effets positifs nécessaires sur leur santé.  Si notre objectif est de faire en sorte que l’agriculture locale devienne plus productive et plus technologique, afin que davantage de ressources soient disponibles pour leur propre marché, quel mal y a-t-il à cela ? (…) »

Une approche pertinente

Que recommande la CCF qui ne convainc pas le ministre ? « Aujourd’hui, explique la CCF, un quart des émissions de gaz à effet de serre provient de l’activité agricole qui est responsable également de 80% des pertes de biodiversité. » Comment peut-on dès lors transformer un système alimentaire dominant qui met à mal notre planète ? « L’agroécologie fait l’objet d’une reconnaissance scientifique et internationale grandissante », rappelle la CCF. « Il s’agit d’une approche pertinente pour transformer les systèmes alimentaires, qui est de plus particulièrement bien adaptée aux réalités de l’agriculture familiale dans les pays du Sud. L’agroécologie est à la fois une science, un ensemble de pratiques et un mouvement social. Elle vise à intensifier les services que la nature peut apporter à la production alimentaire et renforce l’autonomie des paysans et consommateurs. Elle permet également de lutter contre les dégradations de l’environnement, de diminuer les gaz à effet de serre et d’adapter les agricultures aux changements climatiques en cours. »

La Belgique peut et doit faire mieux

La CCF appelle donc à une révision en profondeur de la stratégie dans le secteur agricole et à faire de l’agroécologie et de la sécurité alimentaire une priorité dans le Sud. La coalition appelle le gouvernement à au moins doubler le soutien à la transition agroécologique des systèmes alimentaires d’ici 2023 et à prendre la tête de la promotion de l’agroécologie en Europe et dans le monde. La Coalition Contre la Faim recommande que :

  • La Belgique double la part des programmes de coopération qui soutiennent l’agroécologie et la transformation des systèmes alimentaires d’ici à 2023 : de 16% pour la période 2013-2017 à 32% au minimum en 2023.
  • La Belgique devienne un leader dans la promotion de l’agroécologie pour réaliser des systèmes alimentaires durables dans les espaces européens et internationaux.
  • La Belgique révise en profondeur sa stratégie de coopération au développement dans le secteur agriculture et de la sécurité alimentaire.

Verdir ce qui n’est pas vert

Simultanément, la crise du coronavirus fait-elle bouger les lignes ? Au moment où le Programme alimentaire mondial (PAM) avertit que 130 millions de personnes supplémentaires dans le monde pourraient mourir de faim à la suite de la pandémie de Covid-19, plusieurs multinationales semblent soudainement découvrir les vertus de l’agroécologie. C’est le cas de la multinationale BASF qui veut «ouvrir la voie d’un modèle agroécologique à grande échelle». BASF inscrit désormais «l’agroécologie au cœur de sa stratégie». Avec sa feuille de route agroécologique à horizon 2030, la firme entend « structurer ses investissements et l’ensemble de ses solutions autour des enjeux de l’agriculture de demain, plus compétitive et durable ». (2)

Mc Donald’s également se targue aujourd’hui d’appliquer une «charte de qualité agroécologique»  et de la formaliser «à travers des engagements en matière de production et de transformation des matières premières agricoles».

Les ONG sont sur leurs gardes car elles connaissent l’habileté des multinationales à verdir ce qui n’est pas vert. Chez SOS Faim, l’on observe « qu’il ne faut cependant pas sous-estimer la pression de la société à laquelle ces entreprises privées sont soumises : se rappeler par exemple comment, en quelques années, l’image du glyphosate s’est dégradée dans le public européen.  Or ces entreprises ont des moyens considérables et donc la capacité d’influer significativement sur la manière dont l’agriculture est pratiquée. »

BASF traine cependant de multiples casseroles. Entre 2016 à 2019, les ventes par BASF de pesticides interdits en Europe mais destinés au Brésil ont augmenté de 44 %. (3) Sur la période 2010-2014, BASF a minoré sa facture fiscale de près d’un milliard d’euros grâce à des montages fiscaux légaux. (4) BASF a aussi la réputation de faire beaucoup de lobbying contre les politiques climatiques (5).

Le diable n’est pas forcément dans les détails, puisque ce sont BASF et Mc Donald’s France qui communiquent favorablement à propos de l’agroécologie. Les maisons mère en Allemagne et aux USA ont-elles mandaté leurs filiales françaises ou celles-ci sont-elles juste assez autonomes pour prendre des initiatives qui resteront finalement marginales ?

De belles déclarations mais de nombreux obstacles

Un récent rapport d’IPES Food consacré aux obstacles à l’investissement dans la recherche agroécologique pour l’Afrique (6) révèle que l’agroécologie demeure minoritaire dans les financements du développement. Seulement 3 % des projets de la Fondation Bill et Melinda Gates sont agroécologiques, 85 % des projets financés soutiennent l’agriculture industrielle. Les systèmes nationaux de recherche agricole en Afrique subsaharienne sont toujours confrontés à de nombreux défis, notamment à des niveaux faibles d’investissement public, une dépendance aux donateurs étrangers et la volatilité des flux de financement.

« La majorité des bailleurs de fonds approuvent partiellement certains principes de l’agroécologie tout en soutenant les approches conventionnelles », explique ce rapport.  «Trop souvent, l’agroécologie est réduite à sa dimension biophysique. Par conséquent, des donateurs prêtent moins d’attention à des éléments comme l’économie circulaire, les réseaux alimentaires locaux, les cultures alimentaires et la co-création de connaissances avec les agriculteurs et les communautés locales».

Les questions relatives à la capacité de l’agroécologie à respecter des délais courts reviennent fréquemment. Les multinationales continuent généralement à rechercher une rentabilité rapide et favorisent donc des approches technologiques. « Néanmoins, nuance ce rapport, les programmes de recherche peuvent changer en raison de crises ou grâce à des évaluations scientifiques mondiales et à des rapports historiques qui promeuvent un nouveau consensus. Porter les preuves à l’attention des donateurs sur  la  résilience  climatique  des  systèmes  agroécologiques est un excellent moyen de changer le programme (…) L’égalité des  sexes, la  préservation de  la  biodiversité, l’utilisation efficace des  ressources et la santé des sols transcendent également les limites entre les différents acteurs et pourraient constituer autant d’arguments supplémentaires en faveur de l’agroécologie (…) Le potentiel exceptionnel de la recherche agroécologique systémique pour le développement a à peine été exploité. »

« Plusieurs mesures sont nécessaires pour surmonter les inerties », conclut le rapport d’IPES-Food. En Belgique, l’inertie sera-t-elle également surmontée ?

Rédaction : Pierre Coopman

Cet article est réalisé par :

Défis Sud

Vidéo de campagne #Yes2Agroecology :


(1) Vermeylen, O. De Schutter “The share of agroecology in Belgian official development assistance: an opportunity missed”

(2) BASF veut ouvrir la voie d’un modèle agroécologique

(3) Comment des pesticides interdits en Europe se retrouvent au Brésil

(4) Comment BASF a minoré sa facture fiscale

(5) Investors challenge 55 companies on climate lobbying

(6) Obstacles à l’investissement dans la recherche agroécologique pour l’Afrique