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La microfinance au service des agricultures familiales

Financement de l'agriculture • 30 octobre 2019

-Défis Sud-

La semaine africaine de la microfinance a réuni plus de 700 participants de plus de 50 pays, fin octobre 2019, à Ouagadougou au Burkina Faso. Une opportunité de prendre la température et d’identifier les principaux enjeux du financement des agricultures familiales.

La semaine de la microfinance a été l’occasion de rappeler le contexte dans lequel il faut aujourd’hui réussir à financer les agricultures familiales [1].

La lutte contre la pauvreté  est loin d’être gagnée : 50% de la population d’Afrique subsaharienne vit sous le seuil de pauvreté. Sans mesures énergiques, ce chiffre sera de 90% en 2050.

821 millions de personnes souffrent de sous-alimentation dans le monde. Cette situation concerne 20% des Africains. Le changement climatique et la multiplication des conflits aggravent la situation.

Le travail décent et la croissance économique : 61% des emplois restent informels en Afrique ; alors que l’économie est à 80% rurale, on ne forme quasiment pas aux métiers agricoles. Chaque jour, ce sont 32 000 jeunes qui arrivent sur le marché de l‘emploi et seuls environ 8 000 trouveront un emploi formel [2].

Des réponses concrètes pour financer les agricultures familiales

La  thématique du financement des agricultures familiales a été bien présente pendant la semaine africaine de la microfinance. De nombreux intervenants ont souligné la problématique essentielle de l’imprévisibilité des marchés. Le plus souvent, les financements sont orientés vers l’augmentation ou l’amélioration de la production, et ne prennent pas suffisamment en compte l’aval des filières.

L’une des solutions avancées est la combinaison d’appuis financiers et non financiers, mais surtout une intervention des politiques. C’est par exemple la fermeture des frontières du Sénégal aux importations européennes de pommes de terre qui a permis une véritable relance de la production locale.

Les besoins en financement des petits producteurs dans le monde sont estimés à 215 milliards de dollars par an, dont seuls 25% sont satisfaits, en particulier dans les chaînes de valeur organisées comme le café ou le cacao. Pour des filières plus fragiles, il est nécessaire de trouver des solutions en matière de garanties et d’assurances agricoles, et/ou d’accompagnement des producteurs.

C’est notamment ce à quoi s’attelle le dispositif AGRI+ en mettant en place un fonds de garantie en faveur des organisations paysannes au Burkina Faso et au Mali et en organisant des cycles de formation permettant aux organisations de producteurs de proposer des stratégies de financement [3].

Ces mesures d’accompagnement ont bien évidemment un coût : alors que certains prônent à terme une prise en charge par les Etats (éventuellement après une phase intermédiaire avec des ONG et la coopération internationale), d’autres considèrent que ce sont les gains de productivité réalisés qui vont permettre aux producteurs eux-mêmes d’assumer ces coûts. Une approche partagée et responsabilisante des coûts paraît être une solution réaliste à court terme.

Le plus souvent, les financements dédiés aux agricultures familiales restent relativement classiques et favorisent l’accès aux intrants chimiques. D’où l’intérêt de mentionner la démarche adoptée par l’Union des Banques Traditionnelles d’Epargne et de Crédit (UBTEC) du Burkina Faso [4]. Cette « banque des paysans pour les paysans » a réalisé un relevé des principales pratiques agroécologiques présentes dans sa zone d’activités. Elle met en place un système de bonus-malus au niveau des demandes de crédit. Actuellement, cela se traduit par la mise en place d’un dispositif gratuit d’appui technique en cas de production agroécologique. Et à terme, cela se traduira par des taux d’intérêt plus avantageux qui seront compensés par des taux moins attractifs en cas d’utilisation d’intrants chimiques.

L’importance des partenariats

La nécessité de mettre en œuvre des partenariats multi-acteurs pour renforcer les agricultures familiales a fait consensus. Ce point de vue rejoint celui du Réseau des organisations paysannes et de producteurs de l’Afrique de l’Ouest (ROPPA) en tant qu’organisation régionale ouest-africaine représentative des producteurs ruraux. Pour faciliter la mise en œuvre concrète de partenariats, il est nécessaire de passer par la mise en place de cadres de dialogues réunissant l’ensemble des acteurs : les organisations paysannes et de la société civile, les représentants des autorités, le secteur financier et les partenaires techniques et financiers.

La qualité de la participation des représentants des producteurs dans ces dialogues est essentielle et des actions de renforcement de capacités doivent être prévues à cet égard. Une telle initiative a été lancée au Mali à la fin de l’année 2018 par la Confédération Nationale des Organisations Paysannes (CNOP), avec un appui de SOS Faim.

Digitaliser ou mourir ?

La digitalisation a été au cœur de nombreux débats durant la semaine. 35% des Africains ont accès à un compte dans une institution financière, ce qui représente le taux le plus faible dans le monde. Les progrès constatés – surtout en Afrique de l’Est – sont expliqués par la progression du « mobile banking » (FINDEX 2017) [5].

Si c’est un « train à ne pas rater », il faut néanmoins en nuancer l’importance et éviter la même erreur que celle qui a été commise après l’ « invention » de la microfinance : celle de croire qu’elle va résoudre tous les problèmes de pauvreté. La digitalisation est sans doute une opportunité, à condition d’être menée avec une stratégie où la relation humaine reste au centre de l’activité de l’IMF (« TECH and HUMAN TOUCH »).

Il est apparu que la digitalisation était même un risque pour les IMF les plus fragiles. Ce processus est coûteux en équipements, mais surtout en accompagnement.

L’étonnante résilience des IMF africaines ?

Les conférenciers se sont inquiétés de la situation générale des Institutions de microfinance (IMF) africaines, qui s’est dégradée ces dernières années. De nombreuses entités affichent des portefeuilles à risque à 30 jours supérieurs à 10% [6]. Cette mauvaise qualité des en cours de crédits, combinée avec des difficultés de gouvernance et une trop faible capitalisation des IMF, explique que les investissements des différents fonds se limitent à 8% pour l’Afrique subsaharienne.

Et malgré cela, les IMF font preuve d’une résilience et d’une résistance aux chocs tout à fait étonnante, dans des zones de tensions liées à des conflits et à la présence du terrorisme, comme par exemple le Kivu ou les pays sahéliens.

Rédaction : Marc Mees (mme@sosfaim.ong)

[1] Communication de Mathieu Soglonou, conseiller technique régional United Nations Capital Development Fund.

[2] Communication de Jean-Luc Konan, COFINA, Sénégal.

[3] Agri+ est un mandat du Ministère luxembourgeois des Affaires étrangères et européennes attribué à SOS Faim Luxembourg https://www.agriplus.lu/

[4] L’U-BTEC a été créée par la Fédération Nationale des Groupements NAAM, partenaire de SOS Faim. Elle bénéficie d’un appui de l’investisseur social SIDI et de SOS Faim Luxembourg.

[5] https://www.banquemondiale.org/fr/news/press-release/2018/04/19/financial-inclusion-on-the-rise-but-gaps-remain-global-findex-database-shows

[6] Le pourcentage de portefeuille à risque de 30 jours calcule le rapport entre le total des crédits restant dus comptant une échéance en retard de 30 jours et le total du portefeuille de crédits. La norme maximale généralement admise est de 5%.