Jean-Philippe Peemans à propos de l’avenir menacé de l’agriculture durable

Le professeur Jean-Philippe Peemans introduit la nouvelle édition annuelle de Défis Sud par une rétrospective historique :

 

A partir du 18e siècle, l’agriculture a été considérée comme un secteur attardé. Cette vision a certes rencontré des oppositions et provoqué des résistances du monde paysan, mais dans l’ensemble l’agriculture a été de plus en plus soumise aux impératifs de l’industrialisation.

Le professeur Jean-Philippe Peemans introduit la nouvelle édition annuelle de Défis Sud par quelques rappels historiques et quelques notes d’espoir quant aux combats à venir. Nous en résumons ci-dessous les point essentiels.

Effets dévastateurs

Les politiques menées par les puissances coloniales dans les pays du Sud occupés ont donné une nouvelle impulsion à la conception de l’agriculture comme un monde arriéré, si on n’imposait pas, par la  mise sous tutelle, des transformations radicales, au nom du progrès. Ce dernier a souvent pris la forme  de la prise de contrôle de la terre par les Etats coloniaux se réservant le droit d’en attribuer la jouissance à des colons venus de la métropole pour  mettre en œuvre une agriculture tournée vers l’exportation surtout (…)

Modernisation forcée

La théorie de la modernisation de l’agriculture considère que la paysannerie traditionnelle n’a pas d’avenir. Cette théorie a été une élaboration doctrinale ambitieuse de toutes les idées et pratiques déjà en vigueur dans les décennies antérieures tant dans les pays du Nord industrialisés que dans leurs dépendances coloniales et impériales. Depuis la fin de la Seconde guerre mondiale, elle est devenue le  paradigme dominant qui a concerné toutes les sciences sociales et l’agronomie, et qui a été la fondation  de la pensée dominante  sur le développement dans les années 1950-1970,  dans le contexte historique complexe ou se combinaient le conflit Est-Ouest et la décolonisation (…)

C’est cette approche qui a été notamment à la base des politiques dites de Révolution verte mises en œuvre au tournant des années 1960-1970. Le concept de Révolution verte est devenu alors un dispositif central du discours dominant, et il s’est généralisé à partir de la fin des années 1960. A ce moment, le discours de la modernisation s’est fait alarmiste en prédisant que le « monde courait » à la famine, à cause de l’incapacité  des paysanneries traditionnelles de faire face à l’accroissement de la demande alimentaire porté par l’expansion démographique, l’industrialisation et l’urbanisation (…)

Elites du Sud obéissantes 

Le succès de la diffusion et l’impact bien réel des idées de la modernisation, théorisées dans les grands universités nord-américaines dès les années 1950,  ne peuvent se comprendre  que si l’on se réfère au contexte  historique de l’époque, et plus particulièrement  au rôle des nouvelles élites  dans les pays du Sud, à la fois produites par ce contexte et actrices de son évolution particulière (…)

Montée des revendications paysannes

Mais les élites modernisatrices de tous bords ont été confrontées à des paysanneries qui n’avaient rien d’une masse passive, et essayer de les capturer pour en faire des instruments dociles des politiques de modernisation s’est avéré très problématique. Dans plusieurs pays, la question de la terre a donné lieu à des revendications paysannes fortes. Cela a entraîné dans certains pays des mouvements de révoltes paysannes, parfois limités à certaines sous-régions, parfois au contraire se transformant en véritables guérillas à vocation révolutionnaire, sous l’égide des partis communistes locaux. La militarisation de plusieurs régimes d’Asie du Sud-Est dans les années 1960 a été stimulée par le souci d’éradiquer les mouvements sociaux à base paysanne. Cela a été à l’évidence le cas de l’Indonésie, avec le massacre de plus de 800 000 paysans pauvres, étiquetés procommunistes, en 1965-1966, suite à la prise de pouvoir du général Suharto. Ces chiffres ont été réévalués récemment à deux/trois millions. Les Philippines, la Thaïlande et la Malaisie ont connu les mêmes problèmes, et les campagnes militaires se sont poursuivies jusque dans les années 1970, voire au-delà dans certaines régions reculées (…)

Une idéologie toujours mobilisatrice contre une résistance nouvelle

L’idéologie la modernisation mobilise toujours plus les élites du Nord et du Sud,  parce qu’elle est un élément central du dispositif de légitimation de l’expansion continue et de la vocation hégémonique de leur pouvoir dans l’accélération du processus de globalisation du capitalisme depuis les années 1980 (…)

Dans ces conditions il faut distinguer les comportements de résilience des paysanneries, des  tentatives de réinventer des pratiques et des stratégies de résistance (…)

A côté de cette  rupture  d’ordre culturel avec la pensée dominante, l’on trouve des formes de résistances nouvelles qui comprennent des formes d’action très diverses, allant des luttes menées par des mouvements organisés comme la Via Campesina, à toutes les pratiques des acteurs populaires incluant celles des paysans qui tout en tirant une partie de leurs revenus d’activités urbaines, continuent à faire de la terre leur lieu d’ancrage défendu par tous les moyens. A cela s’ajoutent toutes les formes de résilience des  familles paysannes pour qui l’exploitation agricole reste le socle d’activités principal et qui sont encore plusieurs centaines de millions dans les pays du Sud (…)

 A lire : l’article complet du professeur Peemans. Ce texte est le résultat de questions posées au professeur Peemans,  auxquelles il nous a répondu par écrit. Les intertitres sont de la rédaction.