Le paradigme pro-business de la BAD

Un entretien avec Mamadou Goita

« La transformation de l’agriculture africaine, c’est maintenant ! ». Tels sont les mots du président de la Banque africaine de développement, Akiwimi Adesina, dans sa nouvelle stratégie « Nourrir l’Afrique » conçue en 2015. L’agriculture figure en effet dans l’agenda prioritaire de la BAD, appelé les « Top 5 ». « Mais quelle vision du modèle agricole et quelle dynamique se cache derrière cette volonté de transformer l’agriculture africaine ? », se demande Mamadou Goita.

Un indice ? « Akiwimi Adesina, élu 8ème président du Groupe de la BAD en mai 2015 est également l’ancien vice-président de l’Alliance pour une Révolution verte en Afrique (AGRA) », explique Mamadou Goita, directeur exécutif de l’Institut de Recherche et de Promotion des Alternatives de Développement en Afrique (IRPAD), et président de la Coalition de la société civile sur la BAD.  La Banque affirme haut et fort sa volonté de changer de paradigme en Afrique concernant le développement agricole. Dans sa revue sur l’efficacité du développement 2016, consacrée à l’agriculture, elle explique s’orienter vers une nouvelle approche : « de l’appui à l’agriculture de subsistance vers l’investissement dans l’agriculture et les chaînes de valeur agricoles, dans une perspective commerciale ». La BAD souhaite promouvoir une agriculture entrepreneuriale. L’objectif affiché est de rendre l’Afrique auto-suffisante en production alimentaire mais également de faire de l’agriculture et de l’agro-industrie un secteur compétitif sur le marché international.

Mamadou Goita affirme que la vision du développement agricole de la BAD se fonde sur deux éléments. D’une part, une volonté accrue d’inclure le secteur privé dans l’agriculture, qui implique une dynamique de privatisation du modèle agricole. Et d’autre part, la promotion du modèle de la Révolution verte et donc le développement d’une agriculture industrielle et productiviste. Que devient l’agriculture familiale dans tout cela ? Qu’implique pour le continent africain et ses populations ce choix du modèle de développement agricole ? Il semble nécessaire de revenir plus en détail sur ces deux éléments que sont la dynamique d’inclusion du secteur privé et la promotion du modèle de la Révolution verte.

Une stratégie affirmée : passer à une agriculture commerciale

Les bailleurs de fonds développent des stratégies en fonction des différents secteurs où ils interviennent pour pouvoir orienter leurs financements. Celle de la BAD relève d’une stratégie pour le développement du secteur agricole et agro-industriel, d’une orientation pro-business. Cela n’est pas le cas de tous les bailleurs. Ainsi, la Banque mondiale aurait une approche davantage compatible avec le soutien à l’agriculture familiale en comparaison à la BAD. Selon Mamadou Goita, la BAD fait bien pire que la Banque mondiale puisqu’avec celle-ci il y a au moins des possibilités de discussion et d’évolution.

La BAD ne tient pas à cacher son orientation pro-business. Attirer les investissements privés dans le secteur agricole est l’un de ses objectifs prioritaires. Lors des 52e Assemblées annuelles de la BAD qui se sont déroulées en Inde entre les 22 et 26 mai 2017, dans son discours d’ouverture, le président Adesina a rappelé l’importance de l’accélération des investissements privés dans le secteur agricole africain et affirmé que la BAD mène des actions pour mobiliser des investissements massifs, et donc rendre le continent attractif.

L’agriculture est ainsi présentée comme une opportunité rentable pour les investisseurs. Selon Mamadou Goita, présent aux Assemblées Annuelles 2017 de la Banque, de nombreuses sociétés indiennes y avaient une stratégie offensive, en raison des débouchés pour leurs investissements en Afrique. De même, le forum le plus populaire a été celui sur les partenariats entre l’Inde et le Japon pour le développement agricole en Afrique.

L’inclusion du secteur privé dans le développement agricole permet-elle vraiment de répondre à la stratégie « Nourrir l’Afrique » ? Selon Mamadou Goita la réponse est catégorique : non ! La volonté n’est pas de nourrir les populations mais avant tout d’être rentable.

Il ne faut certes pas avoir une vision binaire de l’inclusion du secteur privé dans l’agriculture. Cependant, lorsque la BAD s’y réfère, il ne s’agit que des grandes entreprises. Il suffit de regarder le nom de certains de ses partenaires : Danone, Nestlé, Unilever, Olam, Cargill .  La BAD étant appuyée en majorité par des fonds publics, les orientations des financements devraient être contrôlés. Lorsque des choix sont faits, c’est nécessairement au détriment d’autres investissements. Ainsi, financer le secteur privé a lieu au désavantage de domaines tels que l’accès aux moyens de production des exploitations agricoles familiales.

Propos recueillis par Célimène Bernard

La version complète de cet article est publiée dans la dernière édition de Défis Sud