L’enjeu du riz en Afrique de l’Ouest

 

Les producteurs de riz renforcent leur influence 

Un entretien avec Marc Mees, Responsable de la Gestion des Connaissances chez SOS Faim

Le riz est un produit essentiel pour la sécurité alimentaire de l’Afrique de l’Ouest. La crise alimentaire de 2008 y a déclenché des politiques publiques d’appuis aux filières riz. La préoccupation des gouvernements est d’assurer la stabilité politique en veillant à la sécurité alimentaire des populations urbaines de plus en plus nombreuses. Cependant, la hausse des quantités produites n’empêche pas le recours aux importations.

SOS Faim travaille avec des producteurs de riz en Afrique de l’Ouest depuis de longues années. A ce titre, SOS Faim a coorganisé le 4 et 5 juillet dernier, au Burkina Faso, un Atelier de capitalisation et de plaidoyer du Programme riz financé par l’Union européenne.

Pour mener à bien ce Programme, les ONG SOS Faim (1), VECO, GLOPOLIS et leurs partenaires paysans du ROPPA ont notamment réalisé plusieurs études sur le riz dans cinq pays d’Afrique de l’Ouest (le Bénin, le Burkina Faso, le Mali, le Niger et le Sénégal) afin d’encourager les riziculteurs à maitriser leurs filières, de la production à la transformation jusqu’à la commercialisation.

La plupart des gouvernements d’Afrique de l’Ouest prennent des mesures pour développer la culture du riz, notamment par le biais d’achats institutionnels qui favorisent la professionnalisation des riziculteurs locaux. Mais les autorités continuent à faciliter les importations pour combler le déficit de production. A propos de cette contradiction, nous nous sommes entretenus avec Marc Mees, le Responsable de la Gestion des Connaissances chez SOS Faim, lors de son retour de l’Atelier riz au Burkina Faso.

Les producteurs de riz en Afrique de l’Ouest font preuve d’initiative. De quelles manières ?

Marc Mees : Ils sont à l’origine de la mise en place des « Interprofessions riz ». Par Interprofession nous entendons un cadre de concertation qui regroupe les producteurs, les transformateurs, les commerçants et les importateurs afin qu’ils puissent assurer collectivement le financement de la filière.

Au Sénégal, par exemple, un système triangulaire de financement de la filière regroupant des producteurs, une société privée et la caisse nationale de crédit agricole a fait ses preuves. Les riziculteurs remboursent en riz. Cela fonctionne et permet aux riziculteurs de dégager une marge bénéficiaire.  Sauf qu’à un moment donné un commerçant a tenté de déstabiliser ce marché en proposant d’acheter plus cher… Ces expérimentations restent donc fragiles.

La première Interprofession riz existait au Burkina depuis 2001. Depuis lors, d’autres interprofessions sont actives au Mali, au Niger, au Bénin et au Sénégal. Si les producteurs ont pris l’initiative, il ne faut pas sous-estimer le pouvoir des commerçants et en particulier des importateurs. Les problèmes proviennent des méventes des stocks nationaux de riz, provoqués par la concurrence des importateurs.

Les Sénégalais ont testé des mesures de couplage de leurs importations avec les achats locaux, ce qui veut dire que l’ensemble des acteurs de la chaine, avec les pouvoirs publics, évaluent de manière régulière les besoins en importations sur base d’une estimation de la production nationale et des stocks disponibles.

Chaque commerçant, pour avoir le droit d’importer, est obligé d’acheter préalablement un quota de riz sur le marché national… Mais il semblerait que certains importateurs font de l’excès de zèle en achetant et revendant très rapidement à perte des quantités importantes de riz national pour s’octroyer le droit d’acheter encore plus de riz international afin de compenser leurs pertes. Les producteurs locaux s’inquiètent que ce genre de pratiques puissent se multiplier.

Comment combattre les importations et privilégier le riz local ?

Importations de riz thailandais en Afrique.

Les efforts entamés depuis 2008 pour augmenter la production permettent-ils d’arriver à l’autosuffisance en riz ?

Marc Mees : Les pays de l’Afrique de l’Ouest en sont très loin, à l’exception du Mali qui est plus ou moins arrivé à 90% d’autosuffisance. Mais les statistiques varient selon les sources. Au Sénégal, où l’augmentation de la production est la plus spectaculaire, on a quasiment atteint la barre des 50 % du seuil d’autosuffisance en riz. Il faut bien réaliser que ces augmentations ont essentiellement été obtenues pas des extensions de surface, avec ses possibles corollaires environnementaux.

Les pays de de la région ont des potentiels rizicoles différents. La situation du Mali illustre ces différences : le riz y est considéré comme un produit stratégique et la crise de 2008 a été à l’origine de l’Initiative riz. Au niveau régional, l’Offensive riz de la CEDEAO ambitionne de créer 1000 hectares par an supplémentaires dans tous les pays membres, mais aussi d’aménager 12 000 hectares dans la zone office du Niger, au Mali, pour des « non-maliens », des producteurs d’autres pays de la région.

Ces plans ambitieux ne privilégient-ils pas l’agrobusiness plutôt que l’agriculture familiale ?

Marc Mees : Les gouvernements jouent sur les deux tableaux. Au Burkina, le Projet Pôle de Croissance de Bagré ets mis en oeuvre grâce à  un financement de la Banque mondiale dans une optique clairement agro-industrielle… Le riz est une filière prioritaire pour tout le monde, mais avec une contradiction importante puisque la politique commerciale régionale maintient les droits de douane sur le riz décortiqué au tarif des 10% à l’entrée, alors que les organisations de producteurs revendiquent un taux de 35% depuis des années. Actuellement, il n’y a pas d’autosuffisance. Le riz est beaucoup plus consommé en ville et il faut donc maintenir les zones urbaines tranquilles. On réussit à augmenter la production, mais il faut encore, pour certains pays, que le riz soit mieux conditionné et de meilleure qualité.

On évoque souvent des politiques régionales, des bassins de productions céréalières qui se complèteraient entre les différents pays. Un marché commun émerge-t-il ?

Marc Mees : Des tentatives existent. Il y a eu une bourse organisée à Ouagadougou, au Burkina, dont l’idée était de faire se rencontrer une offre et une demande au niveau régional. Cela a donné des résultats mitigés. La plupart des producteurs qui ont tenté de vendre leur riz dans les pays limitrophes témoignent que « les tracasseries » aux frontières restent un problème majeur… on est loin d’un marché commun.

Propos recueillis par Pierre Coopman (SOS Faim)

À lire pour consuter le résultat des études menées par les ONG : Dynamiques Paysannes n° 42, Un bilan de la filière riz dans 5 pays d’Afrique de l’Ouest.

(1)             SOS Faim est en charge du volet capitalisation du programme et, à ce titre, a fait réaliser le film sur le riz par CANAL C. Plusieurs publications ont également été réalisées : un dossier de Défis Sud sur le riz, deux numéros de Dynamiques Paysannes et un bulletin de synthèse (INTER RESEAUX et IPAR). SOS Faim est également responsable de la production du rapport de l’Atelier.