SOS Faim
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Les jeunes ruraux boliviens et péruviens y croient

Bolivie • Jeunes et agriculture • 13 décembre 2019

-Défis Sud-


 

La Bolivie et le Pérou connaissent des temps difficiles. En Bolivie, les élections présidentielles du mois d’octobre et la fraude supposée ont conduit à une grave crise marquée par des affrontements entre pro et anti Evo Morales. Au Pérou, le président Martín Vizcarra a décidé la dissolution du congrès dominé par le parti fujimoriste et convoqué des élections dans le cadre de sa lutte contre la corruption.

C’est dans ce contexte mouvementé que des jeunes ruraux de ces deux pays se sont rencontrés à Cochabamba (Bolivie) en septembre 2019. Les régimes politiques, quels qu’ils soient, qui gouverneront le Pérou et la Bolivie à l’avenir, ne pourront éviter de devoir répondre aux  préoccupations exprimées par ces jeunes.

Un monde rural en crise

Dans les pays dits du Sud, une grande proportion de jeunes sont nés et ont grandi dans les zones rurales.

Mais les agricultures familiales ne font pas ou plus rêver. Elles cumulent bien trop de contraintes et d’inconvénients : un accès de plus en plus difficile à la terre, un sous-investissement public dans les politiques agricoles, des revenus insuffisants pour vivre décemment et aussi un manque certain de reconnaissance des autres pans de la société.

Les départs de jeunes vers les villes importantes sont donc de plus en plus massifs, et ce malgré des perspectives peu réjouissantes.

Face à ces constats alarmants, les cénacles internationaux bruissent de réflexions et de recherches de solutions pour éviter l’impasse. Comment créer de l’emploi rural de manière conséquente ? Les solutions généralement proposées sont plutôt univoques et construites autour de quelques mots-clés fétiches : entrepreneuriat, avancées technologiques, digitalisation (1).

La piste du développement territorial

Dans les pays andins, SOS Faim soutient de nombreuses dynamiques locales de développement territorial qui sont animées par des organisations de la société civile (2). Ces processus présentent un potentiel important de développement local durable fondé sur la valorisation des ressources, la création de valeur ajoutée, l’articulation entre les acteurs d’un même territoire et des circuits courts.

En septembre 2019, SOS Faim a réuni une trentaine de jeunes boliviens et péruviens, âgés de 17 à 32 ans. Des jeunes leaders impliqués activement dans ces dynamiques locales. Pour les écouter par rapport à leurs aspirations, leurs espoirs, leurs attentes et leur vision du futur dans leurs territoires, malgré le fait que le monde rural soit en crise.

Une rencontre prometteuse 

Les jeunes ont développé une vision multi facette du développement territorial : en prélude à l’atelier, les jeunes ont été invités à exprimer ce qu’ils entendaient par développement territorial : il a été question de lieux avec des services de santé, d’éducation, de culture et de traditions. D’agriculture organique également. Mais surtout d’organisation et même de rêve et de diversité.

La soif de connaître et d’apprendre était commune à l’ensemble des participants et participantes : une volonté de partager les expériences des uns et des autres, mais aussi de générer de nouvelles idées, de proposer des solutions. Le tout avec énormément d’enthousiasme et de maturité.

Des préoccupations partagées par rapport à leur cadre de vie

Des points communs essentiels sont apparus entre les deux pays : le manque d’emplois pour les jeunes, la discrimination dont ils souffrent et qui se traduit par un manque d’opportunités. Ces difficultés sont structurelles et elles nécessitent dès lors une réponse sur le plan politique, au niveau des régions et/ou des Etats. Le travail de plaidoyer à mener en faveur des jeunes est dès lors ressorti comme une priorité, pour que leurs réalités soient plus prises en compte dans la définition des politiques publiques. Alors que les différentes démarches de développement territorial représentées comportent un volet économique et productif important, l’accent a été mis sur la nécessité de la volonté politique de plus intégrer les jeunes dans la société.

Il faut noter que ce diagnostic partagé entre la Bolivie et le Pérou était tout de même plus pessimiste chez les participants boliviens.

La question des valeurs

Même si elles ne sont pas spécifiques aux jeunes, les valeurs qui sont portées dans le cadre de processus de développement territorial sont importantes. Les jeunes se sont donc mis d’accord sur les dix valeurs les plus essentielles. Ils ont ensuite fait l’exercice de les classer par ordre d’importance, en groupe de femmes et d’homme. Un exercice très intéressant qui a fait ressortir des points communs, puisque trois valeurs communes se sont retrouvées dans le top 4 de chacun des groupes : le respect, le sens des responsabilités et l’intégrité. En outre, les femmes donnent un caractère important à la ponctualité.  Et les hommes à l’équité.

Les priorités stratégiques des jeunes

Le diagnostic partagé et les valeurs prioritaires ont permis de décliner des priorités stratégiques. Ce travail a été réalisé par pays. Il est néanmoins intéressant d’en analyser les points communs et les spécificités.

Pour les deux pays, l’axe politique est fortement ressorti : quand on parle de politique, il faut entendre la création d’espaces de participation des jeunes à la vie politique locale, régionale et nationale, mais également un meilleur accès à l’information et le fait de nouer des alliances stratégiques, notamment avec des organisations d’appui qui animent des processus de développement territorial.

Le caractère essentiel de l’éducation a également été affirmé : en particulier l’accès à des formations spécifiques qui s’adressent à des leaders potentiels, à des facilitateurs et à des gestionnaires de développement territorial.

Un modèle de développement clair

Le modèle de développement choisi a également été très clair : une politique environnementale orientée vers la préservation des ressources naturelles, une production agricole organique, sans engrais de synthèse ni pesticides.

En ce sens, les trois dimensions environnementale, socio-économiques et politico-organisationnelle de l’agroécologie ont été reprises : à titre d’exemples présents dans les lignes stratégiques proposées, on peut citer la pratique de l’agroforesterie, la nécessité de générer des emplois dans le respect des droits humains avec une rémunération décente ou encore la question de la participation active des jeunes dans la définition des politiques publiques.

Une spécificité du côté Bolivien : la problématique des soins de santé n’est citée que par le groupe de Bolivie qui propose un axe portant sur le renforcement de l’équipement des centres de santé ruraux.

Un avenir pour les zones rurales

Cette rencontre a permis de confirmer que de nombreux jeunes ruraux croient encore en leur avenir dans les zones rurales. Les démarches de développement territorial sont vues comme porteuses en ce sens. Mais ce sont les conditions qu’il faut modifier : d’une part, un cadre favorable avec des politiques publiques proactives pour le secteur rural et en particulier orientées vers la jeunesse ; d’autre part, un changement de paradigme : donner sa vraie place à la jeunesse dans la société. Le reste devrait suivre,notamment la création d’emplois.

Une conclusion politique qui n’est donc pas vraiment en phase avec les médications techniques proposées par les « penseurs » internationaux : la multiplication de jeunes entrepreneurs modernes et digitalisés, sans vraiment remettre en question le cadre.

Rédaction : Marc Mees

 

(1) Lire à ce propos notre article sur le rôle des jeunes dans les agriculture familiales, à paraître dans le Baromètre 2019 des agricultures familiales.

(2) Lire à ce propos : Dynamiques paysannes, Le développement territorial : de la théorie à la pratique.