« Les paysans d’Afrique veulent vivre dans la dignité ». Deogratias Niyonkuru témoigne pour Défis Sud

Deogratias Niyonkuru constate les échecs de la lutte contre la pauvreté en Afrique, qui touche surtout les milieux ruraux. Il se met à la hauteur des paysans africains et explique pourquoi l’aide humanitaire a échoué. Avec à la clé ce constat interpellant : l’augmentation du taux de croissance des pays d’Afrique est parmi les plus élevés de la planète, mais n’a qu’une faible incidence sur les populations rurales.

Nous résumons ici les points essentiels de l’article consacré à Deogratias Niyonkuru, paru dans l’édition annuelle de Défis Sud

L’incontournable question du financement

L’adage est simple : pour aider les paysans, il faut financer l’agriculture. Mais les crédits restent frileux et le microcrédit, qui a d’abord éveillé tous les espoirs, montre ses limites: « Le Microcrédit est caractérisé par des taux d’intérêt élevé et des échéances courtes, alors que le taux de rendement sur l’investissement dans les zones rurales des pays les moins avancés est très incertain, surtout sur les investissements innovants indispensables à la transformation du monde rural (…) Taux d’intérêt élevés, échéances courtes et rendements incertains limitent également les investissements, notamment en matière d’innovation ». C’est un cercle vicieux, qui limite les investissements dont l’agriculture a tant besoin puisqu’elle représente le moteur de l’économie dans de nombreux pays africains. Les seuls secteurs porteurs d’investissement sont évidemment ceux qui ne comprennent pas de risques tels que le thé, le café, le coton, qui profitent aux plus nantis, alors que la situation des petits paysans continue de se détériorer, faute d’accès au crédit ou à cause de crédits à taux trop élevés et d’amendes de retard qui les obligent parfois à brader leurs récoltes pour rembourser le cash plus vite.

Changer de paradigme

Les crédits individuels au sein des organisations paysannes génèrent souvent des tensions entre membres. Le système du financement en nature (notamment pour les intrants) réalisé par certaines organisations d’appui suppose de disposer de moyens de transport et de stockage suffisants. Les fonds rotatifs et les chaînes de solidarité mises en place au sein des organisations paysannes sont trop lents et les projets à financer manquent de diversité. Les institutions de microfinance auxquelles des organisations paysannes font appel n’assurent pas toujours le suivi des projets. Quant au « warrantage », le mécanisme de crédit garanti par le stockage de la production des agriculteurs, les conditions sont multiples : les produits doivent être peu périssables, les prix à la période de vente supérieurs à celle de récolte, sans parler des taux d’intérêt qui ne doivent pas être trop élevés ou des problèmes de sécurité dans des pays post conflit.

Deogratias Niyonkuru propose un changement de paradigme et cinq mécanismes visant à développer les exploitations agricoles paysannes : la mobilisation des ressources endogènes à travers les tontines orientées vers des projets et des fonds pérennes intrants, le développement d’activités rentables qui nécessitent peu de moyens, des mécanismes de crowd financing pour financer l’activité agricole par de nombreux petits fonds, des mécanismes visant à maintenir l’argent au village, et enfin, le soutien des  mécanismes de solidarité (…)

Définir sa propre voie

Il n’est pas question de « rattraper » les modèles des pays du Nord mais bien de respecter des civilisations construites au fil de longs siècles. Depuis la colonisation, l’idée que l’Africain doit se renier pour imiter le développement européen s’est étendue. Ils sont nombreux à faire appel à des conseillers techniques étrangers qui continuent à imposer un modèle économique dominant dans les pays du Nord. Ces schémas dans lesquels les institutions internationales jouent un rôle important interrogent sur la marge de manœuvre de l’Afrique. Pourtant, c’est à l’Afrique de désormais définir sa propre voie, ses propres stratégies, en se basant sur ses propres valeurs : la solidarité, le partage, le respect de la vie, la foi en des liens sacrés entre la nature et l’homme et une spiritualité importante. Il est urgent de renoncer à cette course au rattrapage, non pour un repli sur soi des pays africains mais pour mettre en place des mécanismes visant à protéger une agriculture et une industrie propres, pour s’ouvrir ensuite au reste du monde. Une démarche délicate puisque le continent regorge de matières premières convoitées par les grandes puissances internationales (…)

A lire : les analyses complètes de Deogratias Niyonkuru (présentées par Sabine Schrader)