Les paysans du Sud sont de fameux entrepreneurs

Les débats du séminaire Entreprendre Contre la Faim

Quelle peut-être la contribution du secteur privé dans la lutte contre la faim et comment ce secteur peut-il collaborer avec les autres acteurs de développement ? Ces deux questions ont été centrales lors du séminaire Entreprendre Contre la Faim organisé le 29 septembre dernier par SOS Faim en collaboration avec la Coalition Contre la Faim (CCF), dans le cadre du projet d’économie solidaire SUSY (SUstainable and Solidarity EconomY) financé par l’Union européenne.

Le séminaire visait à améliorer la compréhension des visions et stratégies de développement de différents acteurs en présentant des cas concrets. Plusieurs intervenants représentant des structures différentes actives dans la lutte contre la faim ont été invités à partager leur modèle.

Marc Mees, de SOS Faim, a présenté le travail des coopératives de café au Pérou, dans la région de la Selva centrale, où le secteur du café est en constante augmentation, suivant la tendance à la hausse du marché, en particulier pour les marchés de niches équitables et organiques. La culture du café n’étant pas vivrière, l’objectif à atteindre est de la rendre rentable, afin d’assurer un revenu décent à des petits producteurs.

Il existe donc des tensions potentielles entre les aspects économiques et sociaux : trop d’importance est parfois accordée à l’activité économique aux dépens du social. La création d’entreprises coopératives, comme celle des producteurs de café de la Selva centrale, permet une concentration de l’axe de travail des producteurs sur le renforcement des capacités, l’appui à la transformation et le financement de la production. En plus de cela, les coopératives renforcent le pouvoir de négociation avec l’Etat et leur capacité à influencer les prix vers des niveaux corrects et décents.

Le choix des coopératives est important pour SOS Faim. Économiquement, elles permettent une durabilité et une résilience dans le temps. D’un point de vue social, il faut rester en alerte permanente pour maintenir un équilibre avec l’approche économique. Du côté environnemental, le choix du marché de niche est approprié et durable sur le long terme.

Leo Ghysels, conseiller du programme de développement durable de l’ONG belge  Vredeseilanden a  présenté un projet de renforcement organisationnel et technique à la production de bananes des membres d’une Association de producteurs sénégalais nommée APROVAG. Cette association mène un travail politique de défense de ses membres parfois difficilement conciliable avec des tâches commerciales. Par conséquent, la société APROCAB a été créée afin de s’occuper de la commercialisation des bananes.

Selon Vredeseilanden, plusieurs types de sociétés existeront et devront cohabiter dans le futur : des associations, des coopératives, mais aussi des grandes entreprises. En fonction des périodes et des projets, différents acteurs rentreront en jeu. Les entreprises privées pourront jouer un rôle de garantie d’accès au marché des petits producteurs. Une collaboration avec le secteur privé est donc nécessaire.

David Gaquere  de l’Association pour la Promotion de l’Education et de la Formation à l’Etranger (APEFE) a présenté l’appui de son association à la stratégie de relance de la production agricole en République démocratique du Congo (RDC). L’APEFE a mis en place une stratégie réalisée par l’ONG congolaise AGROFOOD qui privilégie une coopération d’investissement par des appuis rentables et durables dans les secteurs d’activité productifs, générateurs de valeurs financières et économiques, de croissance et d’emplois. Elle soutient les producteurs, mais permet aussi la constitution d’un capital financier grâce à la commercialisation.

Selon l’APEFE il est nécessaire de réaffirmer que le producteur du Sud est un entrepreneur, indépendamment de son chiffre d’affaire. Même s’il fait partie de l’économie informelle, il incarne un secteur privé qui ne se limite pas seulement aux grandes entreprises. C’est pourquoi la mise en place d’ONGs de service, qui sont des opérateurs économiques du secteur privé non marchand, est importante dans la poursuite d’un objet social marchand.

Cyril Hetzel, gestionnaire du programme Livelihood Fund for Family Farming chez Mars Incorporated a présenté le plan de développement durable de Mars  intitulé le Sustainable in a Generation Plan, lancé en 2015 dans le cadre de Livelihood 3F.

La mission de Livelihood 3F est de se focaliser sur les petits producteurs pour qu’ils améliorent leur niveau de vie. En collaborant avec d’autres entreprises telles que Danone et Veolia, Mars Inc. a créé une coalition pour la création d’un fonds pour l’agriculture familiale. Ce fonds, en lien avec les pouvoirs publics, permet à Mars tester de nouvelles façons de se procurer des matières premières en soutenant l’agriculture familiale et en la faisant participer aux chaînes de valeurs.

Cyril Hetzel a épinglé l’expérience de Mars dans le commerce de la vanille à Madagascar. Dans ce secteur, ce sont principalement les intermédiaires et les exportateurs qui encaissent la valeur ajoutée… Suite à la coalition avec d’autres industriels et une ONG locale, il fut possible de mettre en place un projet reliant directement l’industrie avec les producteurs de vanille. Cette restructuration des filières a permis d’éviter de passer par des intermédiaires et assure un engagement de 10 ans entre les producteurs et l’industrie.

L’optique d’investissement du programme Livelihood n’est pas d’ordre philanthropique. Malgré un besoin d’investissements massif au départ pour structurer la filière, la valeur ajoutée d’un projet doit participer à rembourser le fonds initial. Mars s’engage à acheter au fournisseur sur un période de plusieurs années (10 dans le cas de la vanille) et contribue financièrement au projet.

Agriculteurs = entrepreneurs ?

Durant les ateliers qui ont suivi ces présentations, les participants ont convenu qu’il est très important de redéfinir clairement ce qu’on entend par « entrepreneur » et « secteur privé ».

Plusieurs participants ont rappelé que l’agriculture familiale dans le secteur économique informel est aussi créatrice de valeurs et de richesses, y compris financières. Dès lors, le secteur agricole informel peut être considéré comme faisant partie du secteur économique privé. Dans les pays du Sud, les micro-entrepreneurs sont donc nombreux. Si un entrepreneur est défini comme quelqu’un qui prend des risques, alors les agriculteurs sont de fameux entrepreneurs.

Des participants à l’atelier ont également mis en garde : Est-ce qu’aujourd’hui, dans les Suds, les petits agriculteurs sont de facto des entrepreneurs ? Doivent-ils tous le devenir ? Ne sommes-nous pas en train de mettre en vis-à-vis deux logiques différentes : l’une qui peut se permettre d’entreprendre pour créer de la valeur  face à une logique de subsistance où il  faut diminuer les risques et améliorer les conditions de vie ?

Il faut donc reconnaître l’existence d’un secteur privé associatif marchand et non marchand. Tout le monde n’est pas appelé à devenir entrepreneur. Si un paysan qui pratique une agriculture de subsistance est soutenu, veut-il forcément devenir un entrepreneur?

Une approche restrictive de l’entrepreneuriat risque de ne plus se concentrer sur les personnes qui sont le plus dans le besoin, et qui souffrent vraiment de la faim, mais plutôt de travailler uniquement avec le secteur de l’économie formelle et avec ceux qui ont déjà le capital nécessaire pour développer une activité rentable.

Dès lors, comment s’organiser au mieux pour atteindre les producteurs plus vulnérables, ceux qui sont le plus touchés par la faim dans le monde ? Car les petits paysans qui font de l’agriculture de subsistance ne sont pas intégrés aux filières ou membres de coopératives. Il faut mettre en place des gardes fous, fixer et définir des conditions et des indicateurs. Une boussole est nécessaire pour différencier un acteur légitimite d’un acteur privé qui bénéficierait d’argent de la coopération, et pour déterminer comment les plus fragiles doivent être intégrés.

Boussole à 5 pôles

Salvatore Vetro de l’ONG belge Autre Terre estime qu’il est nécessaire de passer par l’élaboration de critères qui aident au diagnostic de la pertinence des différents acteurs en tant que partenaires de développement. Autre Terre a conçu un outil développé avec ses partenaires d’Afrique et d’Amérique Latine : une boussole de l’Economie sociale et solidaire à 5 pôles.

C’est un outil d’audit, une grille de lecture qui facilite l’interprétation des résultats de partenaires sur différents pôles essentiels au développement durable.

  1. Le pôle économique fait le lien avec les activités génératrices de ressources. Il pose les questions de l’origine des ressources, de la répartition des revenus, de la prévention et de la gestion de la corruption, toujours dans un esprit de principes éthiques.
  2. Le pôle social et sociétal s’enquiert des résultats qui ont un impact sur, et permettent d’améliorer la société (en lien avec des sujets tels que l’environnement ou l’éducation).
  3. Le pôle autonomie évalue la vision, le rôle et l’indépendance d’une structure afin de s’assurer de son autonomie vis-à-vis, entre autres, des pouvoirs publics.
  4. Le pôle démocratie met en avant l’importance du mode de fonctionnement d’une structure, de son caractère de leadership, et de sa transparence.
  5. Le pôle mouvement social questionne le degré de responsabilité, ainsi que la force de plaidoyer d’une structure.

L’élaboration de la boussole permet de donner des critères plus larges que l’unique viabilité économique (avec prise en considération de changements micro/macro). Les cinq pôles devraient devenir de réels critères et indicateurs sur l’efficacité de la démarche entrepreneuriale ;

Le cadre belge de la coopération au développement

Les participants aux ateliers ont débattu des Notes stratégiques  (la note secteur privé et la note agriculture et sécurité alimentaire) publiées par le Ministère belge de la Coopération au développement. Les participants craignent qu’elles excluent les personnes les plus vulnérables, via une logique devenue entrepreneuriale, puisque l’entrepreneuriat y est considéré dans une logique de modèle économique capitaliste. Il est donc important de rappeler que l’agriculture de subsistance et l’entrepreneuriat sont différents !

Le danger actuel est la relocalisation de fonds dédiés à l’agriculture à des entrepreneurs. Il faut donc oublier la conception “Nord” de ce que signifie l’entrepreneuriat et prendre en considération la vision et compréhension “Sud” de ce terme, au risque de créer des poches de prospérité sans avoir d’effet d’entraînement.

Le secteur privé ne peut se limiter aux sociétés de droit commercial ; il faut reconnaître l’existence et l’importance du secteur privé associatif marchand et non-marchand. Il est par ailleurs tout aussi important de prendre en compte les multiples richesses produites par ces secteurs privés associatifs.  Il existe une multitude de modèles de développement. Dans chacun d’eux, la question de l’indépendance et de l’autonomie des petits producteurs reste toujours centrale.