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Local ou importé : quelle est l’option la plus durable pour le lait au Sahel ?

Lait • 10 décembre 2020

Communiqué de presse du CIRAD 8/12/2020

Deux chercheurs du Centre pour la recherche agronomique pour le développement,  présentaient ce 8 décembre, devant des députés du Parlement Européen, un rapport sur les impacts environnementaux et socio-économiques des exportations européennes de poudres de lait vers l’Afrique de l’Ouest. Cette étude qui a été commandée par un groupe de députés européens en réponse à notre coalition d’ONG de la campagne N’exportons pas nos problèmes, consiste en une analyse comparative entre lait local et laits en poudre importés – entier et mélanges enrichis en matière grasse végétale (MVG) – selon des critères tels que le revenu, l’emploi, le développement rural, la sécurité nutritionnelle et la préservation de l’environnement.
Elle amène les auteurs à formuler plusieurs recommandations à destination des acteurs des filières.

« Pour les pays du Sahel, la vente de lait constitue un moyen de renforcer les conditions de vie de millions de familles d’éleveurs pastoraux et agro-pastoraux. Or, l’accès aux débouchés commerciaux pour ces éleveurs est contraint par la concurrence accrue des importations de poudres de lait », annonce le résumé du rapport.

Seuls 1 à 7% du lait local est collecté en Afrique de l’Ouest

Selon cette étude du Cirad, les importations de poudre de lait représentent l’essentiel de la matière première utilisée par les industries laitières locales. Seules 20 % des laiteries implantées en Afrique de l’Ouest collectent du lait local . Cette collecte industrielle de lait ne concerne que 20 000 familles d’éleveurs, alors que « le potentiel du marché est énorme » selon Guillaume Duteurtre, co-auteur de l’étude. Les industriels doivent en effet répondre à une demande locale qui s’accroît rapidement. Au total, selon les pays, seulement 1 à 7 % du lait produit localement est collecté. Le reste est autoconsommé ou commercialisé sur les marchés ruraux.

Ce poids écrasant des importations laitières dans les circuits industriels en Afrique de l’Ouest s’explique d’abord par les difficultés de collecter du lait en zone agro-pastorale. Les laiteries font face à l’absence d’infrastructures de transport, à la dispersion des troupeaux liée à la mobilité pastorale, et aux faibles rendements laitiers par vache. « Mais surtout, la part des importations de poudres a été renforcée depuis 10 ans par la baisse des barrières douanières ouest-africaines , et par un regain de dynamisme des exportateurs du Nord », précise Christian Corniaux, chercheur au Cirad, co-auteur du rapport.

Exportation à faible coût de poudres de lait enrichis en matière grasse végétale (MVG)

De nombreuses firmes européennes exportent des produits laitiers enrichis en matière grasse végétale, autrement appelées « mélanges MGV ». Ces poudres lactées, 30 % moins chères que les poudres de lait , utilisent pour la plupart de l’huile de palme. Elles entrent quasiment sans droits de douane (5 %) à leur entrée sur le marché commun ouest-africain. En 2019, elles ont représenté plus des deux tiers des importations laitières ouest-africaines, et plus de 25 % de la consommation de « produits laitiers » (plus de 70 % dans la plupart des capitales ouest-africaines).

Si ces poudres lactées ont par le passé permis aux industries laitières locales de répondre efficacement à la demande croissante en produits laitiers en Afrique de l’Ouest, elles ont cependant eu des impacts socio-économiques négatifs. Le rapport pointe en particulier le manque de transparence et de traçabilité des mélanges MGV européens exportés en Afrique de l’Ouest, ainsi que sur leurs effets délétères sur le développement local d’une filière lait de qualité et durable .

Faire évoluer les pratiques d’étiquetage et les nomenclatures des produits à base de poudres enrichies

Le rapport indique qu’environ 30 % des produits à base de mélanges MGV consommés en Afrique de l’Ouest ne répondent pas aux normes du Codex en matière d’étiquetage .

« Les poudres MGV sont constituées à 30 % d’huile de palme , indique Christian Corniaux. Or, les informations indiquées sur les emballages n’en font pas forcément état. Les produits élaborés à partir de ces mélanges sont vendus sous le nom de « lait » ou de « yaourt », ce qui est contraire aux recommandations du Codex. Ces pratiques génèrent des risques de tromperies, et les confusions entre produits laitiers et produits de substitution sont fréquentes. »

Pour ces raisons, les auteurs du rapport suggèrent que les nomenclatures des produits utilisées différencient plus clairement les produits à base de mélanges. Il s’agit pour les responsables et régulateurs du commerce international de respecter des impératifs de traçabilité et de transparence .

Encourager les démarches responsables des firmes européennes

Alors que les mélanges MGV semblent offrir un débouché à un composant bon marché (l’huile de palme est 13 fois moins cher que l’huile de beurre), ils n’intègrent pas d’huiles à haute valeur environnementale, comme certaines huiles de palme certifiées. A contrario, les systèmes d’élevages ouest-africains valorisent des écosystèmes naturels très riches en biodiversité . Ces systèmes génèrent par ailleurs moins de gaz à effet de serre, et consomment moins d’énergie fossile , que les systèmes d’élevage laitiers européens.

Sans remettre en question l’importance de l’approvisionnement en produits laitiers d’une zone déficitaire telle que l’Afrique de l’Ouest, les scientifiques soulignent les bienfaits d’une stratégie responsable de la part entreprises européennes .

« L’écoulement de ces mélanges MGV ne doit pas se faire au détriment du développement des filières laitières africaines , souligne Guillaume Duteurtre, co-auteur de l’étude. L’Afrique de l’Ouest est riche d’une culture laitière pastorale basée sur de nombreux produits et savoir-faire laitiers, qui sont aujourd’hui très largement sous-valorisés. »

Cibler des mesures fiscales et d’incitation à la collecte de lait local

Le rapport conclut sur des exemples de mesures fiscales et incitations à la collecte localesusceptibles de dynamiser la filière. Notamment, rendre le lait en poudre importé moins attractif pour les industriels, ou encore favoriser la contractualisation et les partenariats entre laiteries et producteurs locaux .

Source

CIRAD, communiqué de presse, 8/12/20, Local ou importé: quelle est l’option la pus durable pour le lait au Sahel, https://www.cirad.fr/actualites/toutes-les-actualites/communiques-de-presse/2020/importations-poudres-lactees-afrique-de-l-ouest

Référence

Duteurtre G., Corniaux C., De Palmas A., 2020 : « Lait, commerce et développement au Sahel : Impacts socio-économiques et environnementaux de l’importation des mélanges MGV européens en Afrique de l’Ouest » . Rapport Cirad pour les Groupes « Les Verts » et « S&D » du Parlement Européen, 2020, 67 p.

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