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Microfinance au Burkina Faso, des annonces en trompe-l'œil

Microfinance • 15 octobre 2020

Le 22 juillet dernier, le Conseil des ministres du Burkina Faso a pris une série de mesures en faveur des agriculteurs destinées à faciliter leur accès au crédit et à diversifier les outils de financement existants. L’objectif ? Soutenir le développement du secteur agricole pour réduire la pauvreté et renforcer la résilience du monde rural face au changement climatique. Dans un contexte sécuritaire, alimentaire et sanitaire particulièrement difficile, les institutions de microfinance (IMF) sont-elles à même de répondre aux besoins de l’agriculture familiale burkinabé ?

La crise sécuritaire qui plombe le Burkina Faso depuis presqu’une décennie a un impact considérable sur les agriculteurs : qu’ils soient poussés à fuir les zones, souvent mouvantes, où sont perpétrées des attaques ou qu’ils voient leurs revenus chuter par manque de débouchés sur des marchés qu’on évite, beaucoup sont désormais en situation d’insécurité alimentaire. Les IMF, quant à elles, ont vu leurs activités quotidiennes fortement réduites, à l’image de l’Association de Promotion de la Finance inclusive (APFI), par exemple, qui a vu 40 % de son portefeuille touché avec la disparition de 32 villages. Et la crise sanitaire ne fait qu’aggraver cette situation.

S’il faut laisser le bénéfice du doute à des mesures encore fraîchement adoptées, Felix Sawadogo, directeur de l’APFI et Abdou-Rasmané Ouedraogo, directeur général de l’UBTEC, l’Union des Baoré Tradition d’Epargne et de Crédit, considèrent qu’elles n’atteindront malheureusement pas ceux qu’elles sont censées servir : les petits producteurs.

Deux outils trop éloignés du terrain

Première grande mesure : la création du Fonds de Développement agricole (FDA). Géré par la récente Banque agricole du Faso, il a pour mission « l’octroi de crédits destinés à financer l’acquisition de matériel et d’équipements agricoles et la réalisation d’infrastructures de conservation et de stockage des produits agricoles ».

Bien que destiné officiellement aux petits exploitants agricoles, pour Felix Sawadogo, le fait même d’avoir domicilié ce fonds dans une banque l’inscrit dans une logique de rentabilité bien plus compatible avec de grandes exploitations aux plans d’affaires solides. Et au-delà même des ratios de rentabilité, plus élevés dans les banques que dans les IMF, tous deux évoquent les normes internationales « Bâle II/III »  récemment appliquées au Burkina Faso et qui visent à renforcer l’appréhension du risque de crédit et la solidité financière des banques :

« Je crains que les exigences de fonds propres relevées et la pondération des risques compliquent la possibilité pour la Banque agricole de prêter à des emprunteurs à plus haut risque tels que les petits exploitants familiaux » explique Abdou-Rasmané Ouedraogo.

Et l’examen minutieux du mécanisme d’assurance d’agricole (PRRA), deuxième mesure phare annoncée par le gouvernement, confirme cette orientation : « le choix des régions  pour la phase pilote du projet (la boucle du Mouhoun, le Centre-Ouest et l’Est) montre que les producteurs visés sont ceux disposant de grandes superficies » analyse Abdou-Rasmané Ouedraogo.

Par ailleurs, ce système géré conjointement par l’Etat burkinabè, la Société nationale d’assurances et de réassurances et la Mutuelle marocaine d’assurance agricole est pour Felix Sawadogo « beaucoup trop éloigné du quotidien des agriculteurs qui veulent des outils simples, sans paperasse, compréhensibles et adaptés à leurs besoins ».

Les plus petits et les plus vulnérables sont donc exclus, ceux ayant des surfaces inférieures à 1 ha. Quoi qu’il en soit, pour rendre réellement inclusif un dispositif d’assurance agricole encore peu répandu au Burkina Faso, il aurait fallu d’abord parler non pas seulement avec les grands producteurs mais aussi avec les petits. Il aurait fallu, aussi et surtout, impliquer les institutions de microfinance en tant que spécialistes de l’inclusion financière et des besoins agricoles sur le terrain et, à ce titre, particulièrement bien placés pour amener à une adhésion massive des petits agriculteurs à ces nouveaux produits.

UN SECTEUR QUI SE STRUCTURE MAIS SE CONCENTRE

Si les acteurs de la microfinance sur le terrain sont si peu confiants, c’est que ce ne sont pas là les premières mesures d’aide au secteur agricole. Depuis des années, création de banques agricoles, de fonds dédiés, d’outils spécifiques se succèdent mais sans effet structurel car manquant « d’une véritable stratégie permettant leur opérationnalisation sur le terrain et une synergie d’actions », selon Abou-Rasmané Ouédraogo.

Entre 2008 et 2012, une série de règles, adoptées conjointement par les huit Etats de l’Union économique et monétaire d’Afrique de l’Ouest (UEMAO) [1] ont cependant permis de professionnaliser les structures et d’harmoniser les règlementations dans un secteur marqué par une forte croissance (dans les années 2000, taux de croissance moyen annuel des encours d’épargne +16% et de crédit +18%) avec, comme corollaire, une augmentation des risques.

« Pour les clients, la réglementation a permis une meilleure protection de leur épargne et donc une confiance accrue vis-à-vis des IMF » explique Abdou-Rasmané Ouedraogo. En toute logique, le nombre de bénéficiaires a ainsi augmenté, tout comme les encours d’épargne.

Felix Oueadraogo, pour sa part, tempère ce constat : « la réforme n’est pas allée jusqu’au bout car elle prévoyait une obligation de créer un fonds de garantie pour protéger les prêteurs. Mais peu nombreuses sont celles qui ont effectivement les moyens de mettre de l’argent dans un fonds. »

Du côté des IMF, ces mesures ont permis d’aller vers une plus grande responsabilisation et une meilleure gouvernance. Mais les règles financières plus strictes que pour les banques (des fonds propres à hauteur de 15% des actifs totaux contre 9%) ont néanmoins poussé à la concentration des acteurs et à proposer des services financiers de plus en plus standardisés. Et donc, à la fois éloignés des petits agriculteurs et inadaptés à leurs besoins. Pire, alors que le système bancaire actuel du Burkina Faso est davantage tourné vers l’économie des villes (ainsi, la Banque agricole du Faso n’a d’agences qu’à Ouagadougou et Bobo Dioulasso), ces mesures rendent difficile voire quasiment impossible le développement de SFD spécialisés en milieu rural et à fortiori dans le financement de l’agriculture et de l’élevage.

Des IMF à la peine mais inventifs

Ce qui est d’autant plus dommageable que les IMF existantes souffrent, comme d’autres, de la crise sécuritaire mais également sanitaire : alors que les remboursements, généralement en espèce et en personne, ont chuté, plus des deux-tiers des IMF dans le monde ont diminué leur prêt, souvent d’au moins la moitié [2]. Laissant ainsi notamment le champ libre à des acteurs ayant beaucoup moins de scrupules à pousser des emprunteurs en situation désespérée dans la spirale de l’endettement.

Aider les IMF, c’est aider les petits exploitants. Il aurait donc été judicieux d’utiliser une partie de l’argent engagé dans le FDA à cette fin : leur permettre de se refinancer pour répondre à la fois aux demandes croissantes de prêts et aux besoins de financement à moyen et long termes propres à la mécanisation, par exemple. Principalement constituées de comptes à vue, les liquidités disponibles des IMF sont en effet plus faibles que celles des banques.

Mais les IMF s’adaptent et font preuve de débrouillardise et parfois même d’inventivité pour rester actives dans des zones touchées par l’insécurité : identification et formation de relais communautaires pour pouvoir poursuivre l’activité dans ces zones, intensification de l’éducation financière des clients notamment en matière de gestion des risques sécuritaires, recours à la finance digitale pour canaliser des fonds d’urgence et de développement consacrés aux zones les plus touchées [3].

La numérisation des paiements était d’ailleurs la troisième mesure phare annoncée par le gouvernement cet été.

Pour Abdou Rasmané Ouedraogo et Felix Sawadogo, la digitalisation n’est pas la solution miracle. Elle a néanmoins le mérite de permettre aux clients de rendre plus sûres certaines activités et d’accéder également à d’autres services. Mais c’est également un outil efficace pour les IMF afin de leur permettre de répondre aux besoins dans un contexte qui pousse à la dématérialisation des agences et la réduction des coûts opérationnels.

Attention, cependant, la digitalisation peut aussi être un risque pour les IMF les plus fragiles. Ce processus est coûteux non seulement en équipements mais aussi en accompagnement. Et surtout, pour être efficace, la digitalisation doit être menée avec une stratégie où la relation humaine reste au centre de l’activité de l’IMF (« TECH and HUMAN TOUCH ») [4]. C’était d’ailleurs déjà ce que rappelait un certain nombre d’intervenants à la Semaine africaine de la Microfinance en juin 2019 : retourner vers le client, car il sait ce dont il a besoin.[5]

Rédaction : Géraldine Higel

Cet article est réalisé par :

Défis Sud

 

[1] Bénin, Burkina Faso, Côte d’Ivoire, Guinée-Bissau, Mali, Niger, Sénégal, Togo

[2] « Crédit where it’s due. Covid-19 is causing a microcredit crunch », The Economist, 15 août 2020

[3] Sur ce sujet, voir le dernier numéro de Zoom Microfinance de septembre 2020 « Insécurité au Sahel, les institutions de microfinance sous pression ».

[4] https://www.sosfaim.be/la-microfinance-au-service-des-agricultures-familiales/

[5] https://www.sosfaim.be/ou-va-la-microfinance/