Burkina Faso : investir la fierté d’être paysan

Avec les témoignages de Fulgence Yameogo, responsable de l’association BAOBAB et de Roukiattou Ouedraogo, chargée de communication et de plaidoyer au SPONG.

La carte publiée par la diplomatie française… plus aucune région n’est en vigilance normale.

En octobre 2018, la diplomatie française mettait à jour ses informations concernant la sécurité au Burkina Faso et publiait une carte (voir ci-contre) indiquant la dangerosité des différentes régions du pays. La situation paraît alarmante, la « vigilance normale » n’est de mis nulle part. La capitale, Ouagadougou, a été plusieurs fois frappée par des attentats jihadistes.

Le Burkina Faso ne mérite pourtant pas l’image d’un pays aux prises avec le jihadisme et l’insécurité.  Les sociétés civiles et paysannes du Burkina sont très dynamiques.

Elles ont dénoncé la gabegie de l’ex- président Blaise Compaoré en 2014 et elles redoublent d’efforts pour prendre des initiatives de lutte contre la pauvreté.

Aujourd’hui, les Burkinabé se mobilisent pour des politiques participatives

Fulgence Yameogo (BAOBAB) : les paysannes et les paysans apprennent à défendre leurs intérêts.

Fulgence Yameogo, responsable de BAOBAB, un partenaire burkinabé de l’ONG belge Autre Terre (membre, avec SOS Faim, du programme SIA), regrette que son pays suscite autant de craintes :

Des recruteurs-jihadistes circulent dans les quartiers défavorisés de Ouagadougou, la capitale. Le phénomène prend de l’ampleur au Burkina, de plus en plus de jeunes sont favorables à l’extrémisme religieux…

Je suis sidéré par le nombre de radios de confessions religieuses, chrétiennes ou musulmanes, qui tiennent toutes un langage de plus en plus radical et intolérant.

Mais dans le centre du pays, le recrutement jihadiste n’est pas quantitativement important. On entend parfois parler d’un ou deux recruteurs.

C’est surtout dans l’extrême nord du pays que des témoignages parlent de jeunes qui disparaissent et puis reviennent avec de grosses motos, avec un niveau de vie qui a changé, avant de redisparaître. 

Des jeunes motivés mais sans emploi

Rokiattou Ouedraogo (SPONG) : mobiliser les Burkinabé.

Pour Roukiattou Ouedraogo, chargée de communication et de plaidoyer au SPONG (le Secrétariat Permanent des ONG au Burkina Faso), les mobilisations populaires qui ont mené à la chute du président Blaise Compaoré le 31 octobre 2014 démontrent que le Burkina est caractérisé par une société civile forte et une jeunesse en ébullition (plus de 60% des 17 millions de Burkinabé ont moins de 20 ans) qui a joué un rôle moteur dans les mobilisations ces dernières années  (1).

On peine donc à comprendre ce qui vaut à ce pays jeune et dynamique d’être classé dans la « no-go zone » du jihadisme. Est-ce dans la crise de l’emploi des jeunes et ses conséquences qu’il faut chercher les réponses à ce paradoxe ? Roukiattou Ouedraogo rappelle que le SPONG a publié en 2014 un rapport sur la problématique de l’emploi et des jeunes qui constatait que la population burkinabé en âge de travailler dispose d’un faible niveau d’employabilité. En effet, plus de 71% de la main-d’œuvre potentielle n’est ni instruite ni alphabétisée. Seulement 12,3% de ces potentiels actifs ont le niveau secondaire. 78,5% des femmes en âge de travailler ne sont ni instruites ni alphabétisées, contre 62,8% d’hommes ; 9,1% de ces femmes ont le niveau secondaire, contre 16,2% chez les hommes. Aussi, les femmes accèdent moins à l’alphabétisation que les hommes : 1,4% des femmes en âge de travailler sont alphabétisées, contre 2% des hommes.

Pourtant, l’Etat burkinabé organise l’enseignement jusque dans les communautés rurales du pays. L’histoire personnelle de Fulgence permet de comprendre ce qui amène beaucoup d’enfants à décrocher :

Mes parents vivaient en zone péri-urbaine, aux abords de Ouagadougou, sans eau courante, sans électricité. Ils étaient instruits et ont voulu me donner une éducation identique. Ils m’ont envoyé en milieu rural pour pouvoir me rendre à l’école.  J’ai passé six ans loin de mes parents, ne les voyant qu’une fois par an pour les vacances.

J’ai eu l’opportunité de vivre chez mon maître, qui était également mon tuteur, ce qui m’a permis de suivre une scolarité complète jusqu’aux études supérieures. Beaucoup d’enfants en zone rurale n’ont pas cette chance, doivent marcher plusieurs heures par jour pour se rendre en classe.  A priori, l’État installe des écoles, même rudimentaires, dans les communautés rurales, mais la majorité des enfants abandonnent vers l’âge de 8 ou 9 ans sous la pression des parents qui ont besoin d’eux pour les accompagner dans les travaux agricoles. Chez nous on dit que les adultes ne courent pas derrière les chèvres pour les garder, ce sont les enfants qui font cela… Après deux ou trois ans de classe, le réflexe est de se dire, ok, maintenant ça va, tu sais lire un minimum, maintenant tu viens m’aider aux champs… alors qu’en réalité le niveau d’alphabétisation de ces enfants reste encore minimal ou risque de s’effondrer dans les années suivantes par manque de pratique de la lecture.

Former une nouvelle génération de paysans

 Au fil de son parcours personnel, Fulgence est devenu le responsable de BAOBAB. Cette association a commencé par retisser des liens de solidarité entre les populations rurales et urbaines du Burkina grâce à la création de pièces de théâtre-actions. Dans un second temps, elle a entamé des projets en milieu rural visant à l’autonomisation des femmes. Nous avons commencé par un centre d’alphabétisation pour femmes adultes à Koudougou (une soixantaine de kilomètres à l’est de la capitale). Nous avons constaté que les enfants de ces femmes n’étaient pas scolarisés à cause de la distance entre le foyer familial et l’école. Nous avons donc créé un enseignement itinérant qui se rapproche des enfants. Il s’agit de projets pilotes, à vocation d’exemple, où nous suivons une cinquantaine d’enfants entre 9 et quatorze ans pour une période de cinq ans d’apprentissage. Puis nous délocalisons pour choisir un autre endroit propice et accessible pour une quarantaine d’enfants pendant 5 ans. A partir de l’âge de 12 ans nous combinons les cours avec une formation agricole pour essayer de leur inculquer la fierté d’être paysan. La formation est axée sur l’agroécologie. Nous en sommes à la fin du cycle de cinq ans dans notre troisième village. Nous sommes donc actifs depuis 15 ans. En incluant le taux de déperdition, nous avons formé plus ou moins 100 enfants jusqu’à présent. Nous avons réussi à intégrer 9 enfants au collège. Et cette année, une des filles du premier village termine ses études secondaires.

Promouvoir l’économie sociale et solidaire

Nous considérons aussi que d’autres ont réussi en s’investissant dans leur fierté d’être paysan. Je songe à un ancien de chez nous qui s’est installé pour faire de l’élevage. On envoie ceux qui s’intéressent le plus à l’élevage se perfectionner dans les fermes. L’ambition est de ne pas les déconnecter. Neuf autres élèves se sont installées pour faire de la couture, quelques-unes le maraîchage. 

 Nous veillons également à ce que les gens que nous avons formés puissent à leur tour former leurs pairs. BAOBAB veut illustrer comment il est possible pour des paysans bien formés de créer des filières de production, de transformation et de commercialisation. L’association s’est donc, entre autres, lancée dans l’appui d’une filière de transformation :  une coopérative de Ouagadougou achète du beurre de Karité à Koudougou pour le transformer en savon. BAOBAB et Autre Terre ont financé les équipements qui permettent la transformation. Et nous mettons en place une chaîne similaire entre des producteurs de céréales à Koudougou et des fabricants de farine à Ouaga.

Dans une logique d’économie sociale et solidaire, depuis 2012, BAOBAB a également ouvert un centre de tri de vêtements de seconde main à Ouagadougou. Fulgence est fier d’annoncer que ce centre emploie 15 personnes et permet de renforcer le financement des activités en zone rurale. BAOBAB parvient à valoriser 200 tonnes de textile de seconde main chaque année. 

L’arbre deviendra grand

Le Burkina c’est 16 millions d’habitants. Nous sommes donc loin d’être en mesure de résoudre les problèmes du pays, conclut Fulgence, mais nous considérons que les paysannes et les paysans qui ont bénéficié de nos formations peuvent mieux défendre leurs intérêts. 

Sans oublier que d’autres organisations paysannes au Burkina Faso sont actives dans l’alphabétisation, la formation et le renforcement des sociétés paysannes.  On citera, parmi les partenaires de SOS Faim, la FNGN (Fédération nationale des groupements Naam) et l’APIL (Action pour la promotion des initiatives locales).

Dans ces cas là, on dit que le petit arbre poussera … et même que le baobab deviendre grand, si ce n’est pas déjà le cas.

Rédaction : Pierre Coopman

(1) Interview de Roukiattou Ouedraogo, Croco.solsoc.be, avril 2017.

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