Femmes au champ et à la ville

Un article de Défis Sud recueille les propos de Nunu Salufa (RDC), Chantal Soubeiga (Burkina Faso), Graciela Lopez Quinteros (Bolivie), Alessandra Turco (Italie) et Marianne Streel (Belgique).

Dans le monde rural, les droits des femmes peinent à être reconnus. Des problématiques nouvelles, liées à l’urbanisation, au réchauffement climatique ou aux contextes politiques et migratoires précarisent les femmes qui ont un rôle clé dans les agricultures familiales.

Nunu Salufa (RDC)

Nunu Salufa, secrétaire exécutive de l’Association pour la promotion de l’entretreprenariat féminin (APEF) en République démocratique du Congo, rappelle combien le rôle de la femme en agriculture s’inscrit aussi dans une perspective familiale : « Dans le monde rural, la femme travaille au champ. Pourtant, le champ n’est pas rémunérateur, il n’y a pas de plus-value, la femme ne peut rien garder. En ville, la situation est pire, car les femmes restent à la maison et n’ont rien du tout. La femme congolaise se rend bien compte de ces injustices mais les habitudes sont là, de génération en génération : la femme en se mariant arrive dans une nouvelle famille, où elle n’a pas de droits.  (…) il faut aussi que les femmes aient une certaine autonomie de gestion et puissent participer à des instances de décision (…) »

Chantal Soubeiga (Burkina Faso)

Au Burkina Faso, Chantal Soubeiga, une productrice en élevage et en agriculture qui a suivi une formation avec l’association locale APIL (Action pour la Promotion des Initiatives locales), insiste sur l’importance de la dimension collective des actions : « APIL a discuté avec les chefs de village et a réussi à leur faire comprendre la nécessité que les femmes aient accès à la terre, mais nous devons prouver que nous méritons ces terres, car certains hommes sont toujours sceptiques. C’est une lutte sans relâche par des actions concrètes qui autonomisent la femme. Et qui passe aussi par notre autonomie financière.»  (…)

Nunu Salufa insiste sur la dimension sociale, en rappelant l’importance du respect et de la collaboration avec l’homme  « pour cheminer dans le but de s’entraider et de décider ensemble»

Graciela Lopez Quinteros (Bolivie)

Aider les femmes à pratiquer une agriculture résiliente est urgent d’après Graciela Lopez Quinteros, sociologue et coordinatrice du réseau bolivien Remte (Red boliviana de mujeres transformando la economia) : «Les femmes n’ont pas accès aux intrants agricoles. Elles sont demandeuses d’une transition qui leur permettrait de protéger leurs cultures sans passer par les circuits commerciaux. Nous essayons de rendre l’agroécologie accessible au plus grand nombre. Il y a aussi la question des héritages : aujourd’hui, la Constitution bolivienne reconnaît enfin aux femmes le droit à hériter de terres, ce qui représente une avancée majeure. Mais pour la mettre en pratique, il faut les recenser les terres. Jusqu’à présent, ce sont les grandes superficies qui ont été cartographiées. Il reste des zones où les terres n’ont pas été redistribuées. L’absence de cadastre foncier des petits producteurs pénalise surtout les femmes. »

Garantes d’une agriculture familiale et résiliente

« C’est le travail agricole des femmes qui nourrit la famille, rappelle Nunu Salufa. Leurs cultures, essentiellement vivrières, représentent un des défis de l’agriculture familiale, car elles sont au cœur de la sécurité alimentaire. Or dans le même temps, les femmes ont un accès limité aux terres (…) Il faut améliorer leur accès aux intrants, au crédit agricole, car si les femmes ont des crédits, elles pourront produire plus, ce qui leur permettra d’augmenter cette plus–value qu’elles n’ont pas actuellement. Ce qui différencie fort les hommes des femmes, c’est que les hommes ne sont intéressés que par une agriculture de rente, comme le cacao ou le café, qu’ils peuvent vendre pour avoir des revenus plus importants. La femme gère des urgences, cherche à satisfaire les besoins de la famille. Pour relever le défi de la souveraineté alimentaire, il faut que la femme acquière des moyens suffisants. Après l’Année internationale de l’agriculture familiale en 2014, les autorités ont affirmé que c’était une des priorités de leurs politiques. Aujourd’hui l’agriculture familiale représente un pourcentage infime du budget et les mesures politiques prises n’ont pas d’effet sur le terrain. »

Chantal Soubeiga renchérit : « Il y a un adage chez nous qui dit qu’on ne peut pas ramasser la farine avec une seule main. Si on parle d’insécurité alimentaire, sans doute la marginalisation de la femme par les pesanteurs socio- économiques en est un des facteurs. Car si elle avait autant de terres cultivables que les hommes, et si elle était véritablement accompagnée par un minimum d’équipement agricole ou par des microcrédits, elle pourrait sans doute contribuer aux dépenses de la famille. Avec l’agriculture, par le biais des cultures porteuses en arachide et en niébé, par exemple, ou grâce à un microcrédit qui permettrait à la femme d’ouvrir son petit commerce. (…) »

Vers une précarisation des agricultrices du Nord

Au Nord, il faut rester vigilant, selon Alessandra Turco, membre de la Via Campesina et vice-présidente de l’ARI (Associazone Rurale Italiana) : « Même si nous vivons aujourd’hui dans une société qui permet aux femmes de jouer des rôles sociaux et politiques, le problème se situe encore souvent dans la qualité de leur participation dans un système encore fort patriarcal et masculin. En Italie, il y a une grande diversification de la production à petite échelle, ce qui permet le maintien économique et environnemental de territoires complexes comme les collines et les montagnes. Mais la Politique agricole commune (PAC) de l’Union européenne menace sérieusement ces petites exploitations souvent gérées par des femmes… L’agriculture agroindustrielle, quand elle vient s’imposer, ne respecte pas les droits humains. Dans certaines zones d’exploitation, comme en Calabre pour les oranges, au Puglia pour les tomates ou au Piemont pour la récolte des fruits et du raisin, il y a une absence de contrats de travail réguliers : les journées de travail sont de 12/14 heures, les logements ni les services sanitaires ne sont adéquats. Les taux de violence sont très élevés, les travailleurs, et en particulier les femmes, sont socialement exclues (…) »

En Wallonie, lorsqu’un des membres du couple doit chercher du travail hors de l’exploitation, c’est tout naturellement la femme qui se tourne vers l’extérieur. « Même si désormais il y a une réalité juridique pour les femmes, rien n’est jamais acquis », conclut Marianne Streel, présidente de la Fédération wallonne des agricultrices (FWA). « De plus en plus de filles font des études d’agronomie et aujourd’hui quand un père remet sa ferme, ce ne sera plus nécessairement à son fils, mais à celui (ou celle) de ses enfants qui a le projet le plus intéressant. Mais il reste une grande différence entre Nord et Sud en matière d’agriculture familiale: la femme du Nord travaille au nom de l’exploitation alors que l’agricultrice du Sud va au champ pour nourrir sa famille. La sécurité alimentaire dépend de son travail, c’est clair que dans un système de surproduction comme nous le connaissons au Nord, la question de la sécurité alimentaire ne se pose pas. » 

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Propos recueillis par Sabine Schrader

Dessins : Philippe de Kemmeter

 

 

 

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