La Bolivie face à ses contradictions

Un entretien avec Alex Flores, membre d’AGRECOL, une ONG bolivienne partenaire de SOS Faim

Le gouvernement bolivien déclare défendre les paysans. Par pragmatisme et pour sauver l’unité du pays, il a du faire des concessions à l’agriculture industrielle et productiviste. Ses réformes en faveur des paysans ont cependant permis de lancer des alternatives intéressantes.

En aymara et en quechua, pachi signifie merci. Sur cette photo, Alex Flores (à droite) et un collègue d’AGRECOL remercient SOS Faim pour son soutien. (c) SOS Faim.

Alex Flores vit à Cochabamba, une ville importante du centre de la Bolivie. Il travaille chez AGRECOL, une ONG partenaire de SOS Faim. En tant que technicien, Alex Flores encadre entre autres les petits producteurs dans leur pratiques agroécologiques plus économes en eau. Mais l’accès à l’eau reste difficile. En plus des facteurs climatiques, les problèmes de gestion de l’eau sont nombreux. Alex Flores est fier de mentionner qu’il a participé, en 2000, aux combats sociaux que les Boliviens ont appelé la Guerre de l’eau.  « Nous nous étions insurgés contre la privatisation de l’eau dans la région de Cochabamba », explique-t-il. « L’eau devenait une marchandise comme les autres, soumise à la volatilité des prix. La révolte populaire a contraint le gouvernement libéral de l’époque à retirer les concessions octroyées à l’ entreprise privée Aguas del Tunari, une filiale de Bechtel. En 2005, un mouvement de protestations a délogé la société privée Agua del Illimani, détenue par le groupe Suez, désirant s’approprier la gestion de l’eau dans les quartiers pauvres de La Paz, la capitale du pays. Aujourd’hui, l’eau est certes reconnue comme un bien commun, mais les coupures sont fréquentes, les usagers sont mécontents et le changement climatique n’arrange rien. »

Paix sociale précaire

(c) Dario Kenner, boliviadiary.wordpress.com

Depuis 2006, la Bolivie est dirigée par Evo Morales, un président issu du monde paysan. Selon Alex Flores, le bilan d’Evo Morales est en demi-teinte : « la situation reste critique, mais Evo Morales a au moins réussi à mener une politique de compromis assurant une certaine stabilité économique et sociale dans le pays ». Ce président d’origine rurale, plus proche des pauvres que ses prédécesseurs, n’en a pas moins dû gérer de nombreux remous sociaux. « Le plus emblématique des conflits, rappelle Alex Flores,  est celui du projet routier traversant le Territoire indigène et Parc national Isiboro Sécure  (TIPNIS), qui couvre plus de 12 000 km2 de forêt amazonienne. » Depuis 2011, des milliers d’indigènes se sont opposés au projet. Mais la région est également habitée par les migrants cultivateurs de coca, originaires des montagnes de l’Altiplano, qui voient donc dans la construction d’une route le moyen d’étendre et de diversifier leurs activités économiques. « Or,  Evo Morales est lui-même un ancien leader syndical des producteurs de coca », explique Alex Flores. Sur le plan politique, il ne peut pas se permettre de perdre sa base électorale. En janvier 2012, le chef de l’Etat a décidé d’organiser une consultation populaire. 82% des sondés se sont prononcés en faveur de la route.  Fort de ce résultat, le gouvernement a fait entreprendre les travaux. Et finalement, en 2017, Evo Morales a promulgué une loi mettant fin à « l’intangibilité » du TIPNIS.  « Concrètement, explique Alex Flores, cela signifie que le TIPNIS perd son caractère de Parc national et que la voie est libre pour terminer les derniers tronçons de la route. Pour de nombreux Boliviens, c’est  imposture d’un gouvernement qui se présente  comme le défenseur de l’environnement, du bien vivre et des paysans. Ce gouvernement qui se vante de promouvoir les droits de l’environnement et des indigènes, abime leurs territoires et leur environnement… Depuis lors,  certains opposants ne ménagent plus leurs critiques ».  Alex Flores tempère pourtant : « D’autres y voient un mal nécessaire pour que  la Bolivie s’en sorte et ne connaisse pas le sort tragique du Venezuela ».

Éviter le destin du Venezuela

Hugo Chávez, ancien président du Venezuela, en compagnie d’Evo Morales, vers 2009.

La Bolivie ne deviendra pas le Venezuela. Les raisons de la crise économique grave que traverse le Venezuela sont connues : malgré les politiques de redistribution de l’ancien président Hugo Chávez, la chute du cours du pétrole a été fatale alors que le pays y obtient 96% de ses devises. « La Bolivie a trouvé d’autres issues pour échapper à une crise similaire en diversifiant ses exportations : gaz naturel, argent, zinc, plomb, étain, or, quinoa, soja », explique Alex Flores.

« Ce maintien d’une politique exportatrice a été possible grâce aux alliances réussies avec la Chine, le Brésil et en gardant des relations correctes entre l’État et toutes les couches de la société, des pauvres aux classes aisées, en passant par les classes moyennes… C’est vrai que des scandales de corruption ont été dénoncés, mais Evo Morales dispose d’une base sociale assez large pour continuer sa politique. »

La stabilité du pays se mesure à la température des relations  avec le département oriental de Santa-Cruz. En 2005, c’était de là qu’était parti le mouvement réclamant l’autonomie  de l’Est bolivien. La sécession a été évitée  « aux prix de quelques compromis qui ressemblent parfois plus à des compromissions », admet Alex Flores.  Il est clair que le maintien de la région la plus riche du pays et de ses industries dans le giron de l’État a provoqué quelques incohérences entre la théorie et la pratique, concernant notamment les organismes génétiquement modifiés (OGM) : « le président est coincé entre un discours défenseur de la nature (Terre-Mère) opposé aux OGM, et une réalité économique, la culture du soja transgénique, bien enracinée à l’est du pays, qui génère d’importants revenus ».

Continuer à y croire

La Pachamama (Terre-Mère) devant soi. (c) SOS Faim.

Dans la pratique, des expériences positives permettent néanmoins de continuer à croire au changement en Bolivie. Plusieurs partenariats entre les municipalités et les sociétés civiles locales fonctionnent bien. Dans la région de Cochabamba, par exemple, l’organisation paysanne APRAE, appuyée par AGRECOL, fournit aujourd’hui des petits déjeuners biologiques à 46 écoles représentant 3500 élèves. Alex Flores précise cependant « que toutes les initiatives économiques des organisations paysannes doivent veiller à  rester bien connectées avec les organisations de base communautaires, proches du pouvoir, sinon ça ne peut pas marcher »… Ces organisations communautaires sont politiques, elles constituent la base populaire du pouvoir d’Evo Morales et ne s’occupent pas d’économie. « Mais comme elles sont généralement très associées aux maires et aux municipalités qui lancent les appels d’offre et qui permettent aux organisations paysannes de participer aux marchés publics, il est préférable d’être réaliste et de veiller à la participation des organisations communautaires si l’on veut faire avancer les alternatives positives en Bolivie », conclut  Alex Flores.

Propos recueillis par Pierre Coopman

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