Le paradoxe de l’agriculture intensive : nourrir l’humanité en détruisant le sol nourricier

Le paradoxe de l’agriculture intensive : nourrir l’humanité en détruisant le sol nourricier

En moyenne, un siècle est nécessaire à la formation d’un centimètre de sol. A l’échelle humaine, le sol est donc une ressource non renouvelable qu’il faut préserver pour nourrir l’humanité. Or, en 10 000 ans d’agriculture sédentarisée, l’être humain a créé 2 milliards d’hectares de désert, dont la moitié au 20e siècle. Depuis les années 60 et la révolution verte, l’agriculture intensive ne cesse de mettre à mal cette fine couche organique qui est pourtant garante de notre survie sur la planète.

Le sol est une réserve unique de vie microbienne, végétale et animale. Ce milieu complexe nourrit les végétaux, qui à leur tour nourrissent la faune terrestre dont nous faisons partie. Il est donc à la base de la pyramide alimentaire. Cependant, le sol est perçu par certains comme un agrégat de terre sans vie. Cette vision, certes erronée, pourrait pour peu se confirmer.

Des techniques agricoles funestes

Les techniques agricoles telles que le labour profond, l’irrigation ou l’utilisation d’intrants chimiques épuisent le sol, le privent de sa biodiversité et provoquent sa mort. Un sol mort entraîne l’effondrement de l’écosystème qui l’entoure. Et “sans terre, sans sol, nous ne mangerons pas!”.

Le labour profond ou le principe de l’upside down

Le labour ramène à la surface les matières enterrées qui contiennent la microfaune, les vers de terre, les microbes… Ces organismes endogènes sont déplacés dans un milieu hostile et meurent. Par la même occasion, les matières organiques en décomposition à la surface sont enterrées. Or, ces matières nécessitent de l’air pour se décomposer et créer du compost qui va nourrir la faune du sol (les vers de terre). La faune ne remonte ainsi plus à la surface pour se nourrir.

Trois catastrophes sont ainsi produites par le labour profond :

• les vers de terre, ne remontant plus pour se nourrir, n’aèrent plus le sol ;
• ils ne produisent plus, via la digestion des matières organiques, le « complexe argilohumique », vital pour une bonne fertilité de la terre ;
• l’absence de couverture végétale à la surface du sol le rend plus vulnérable à l’érosion.

Le sol, par le labour profond, meurt.

L’irrigation excessive

6-irrigation

Des pratiques d’irrigation inappropriées provoquent une salinisation du sol. En effet, l’évaporation de l’eau à la surface fait monter les sels souterrains et relève le niveau de la nappe phréatique. Le sel se cristallisant autour des racines ne permet plus à ses dernières d’absorber l’eau et aggrave davantage les effets de l’irrigation excessive. L’accumulation de sels hydrosolubles affecte par ailleurs le métabolisme des organismes présents dans le sol et provoque une baisse de la fertilité. La vie animale ainsi que la croissance des végétaux en sont affectées. Pour conséquences : destruction de la structure du sol, tassement, formation d’une croûte… en bref désertification !

Chronique d’une mort annoncée

Le sol meurt ainsi en trois étapes.

Mort biologique

Comme nous venons de le dire, les apports d’intrants chimiques favorisent la minéralisation du sol (transformation de matière organique aboutissant à une libération de substances minérales). La perte de matière organique entraine un déficit de nutriment pour la faune. Celle-ci disparait et ne produit plus les éléments nutritifs nécessaires à la croissance des végétaux (humus). En France, en 50 ans, le taux de matière organique dans le sol est passé de 4% à 1,3%. Parallèlement, la quantité de vers de terre a chuté de 2 tonnes à 100 kilogrammes par hectare de terrain!

Mort chimique

Le complexe argilo-humique (argile + humus) est fortement absorbant et permet de fixer dans le sol les nutriments nécessaires à la croissance des végétaux. Si l’humus est enfoui par le labour, il se dégrade et libère des composés toxiques ainsi que du méthane. Il disparaît de pair avec la faune et la cohésion argile-humus n’est plus assurée. Les éléments minéraux ne sont alors plus fixés dans le sol, vont polluer les nappes phréatiques et entrainent une acidification des sols.

Mort physique

Les éléments qui lient le complexe argilo- humique ainsi lessivés, la structure du sol s’effrite. Il y a érosion, éolienne ou hydrique. En France, 40 tonnes de sol par hectare s’en vont avec l’eau et le vent chaque année. À ce rythme-là, dans trois siècles, la France sera semblable au Sahara.

Justyna Dunin-Karwicka, bénévole

Pour en savoir plus

Découvrez le Dajaloo « Les sols : dégradation et biodiversité »

Article publié dans : News