La place des agricultures conventionnelles pour lutter contre les changements climatiques

Un entretien avec Philippe Baret

Président de SOS Faim et Doyen à la Faculté de bioingénieurs de l’UCL

Philippe Baret : « établir des alliances avec les agriculteurs et les agricultrices d’aujourd’hui. »

À l’heure de la COP24 à Katowice en Pologne, SOS Faim se joint aux revendications pour une politique climatique plus ambitieuse au niveau mondial.

Le Baromètre des agricultures familiales publié en octobre avec Iles de Paix et Autre Terre pose la question du rôle important joué par l’agriculture dans le réchauffement climatique.

Le Baromètre défend l’idée que l’agroécologie est une alternative qui permet aux agriculteurs de mieux respecter l’environnement.

Mais comment mettre en œuvre cette agroécologie si prometteuse ?

Philippe Baret : Les constats du Baromètre sont exacts, mais il reste à savoir comment mener efficacement un plaidoyer pour que les acteurs qui ont des responsabilités dans le réchauffement climatique soient réellement convaincus que leurs changements de comportements feront la différence. 

Le Baromètre 2018 est une coédition de SOS Faim, Iles de Paix et Autre Terre.

Manger moins de viande est nécessaire pour diminuer les conséquences du réchauffement, mais il faut se rendre compte que certains acteurs ont de bons arguments pour démontrer que,  finalement, la viande industrielle est très efficace et qu’on peut envisager de manger moins de viande en ne mangeant que de la production industrielle… 

Je crois qu’il s’agit de mettre entre parenthèses les discours très généraux et de pouvoir argumenter filière par filière. Il faudra décliner par produit agricole, repenser le système viande, réévaluer la façon de produire et consommer du lait, etc. Si des constats se font à l’échelle mondiale, les vraies solutions et les trajectoires nouvelles partiront de niveaux plus proches de la réalité du terrain. 

Il faut donc éviter la dualisation ?

Ph B : Oui, car dans la réalité, les agriculteurs de taille moyenne sont quasi invisibles dans une médiatisation qui ne montre que des petites expériences alternatives et des mastodontes industriels. Les agriculteurs conventionnels situés entre ces deux extrêmes sont un levier d’action important pour lutter contre le réchauffement climatique. Si leur choix est de s’orienter vers un modèle plus agroécologique, ils auront, vu leur importance relative, un impact important sur les indicateurs de biodiversité et de changement climatique. Consommateurs et pouvoirs publics doivent soutenir des modèles qui correspondent aux principes de l’agroécologie, comme le bio à petite échelle, mais l’impact de ce type de filière sur le système global reste limité.

En parallèle, il importe donc de soutenir aussi les agriculteurs conventionnels dont la vision et les pratiques se rapprochent du bio. Ils sont nombreux et les laisser être soit convaincus par le système industriel à grande échelle, soit abandonnés à un endettement et un découragement croissant, n’est pas une solution. Bien accompagnés, ces agriculteurs peuvent être aussi des acteurs de la transition. Celle-ci doit se faire avec un maximum d’agriculteurs et d’agricultrices, tout en gardant un cap radical : plus d’autonomie, moins d’impacts environnementaux et le respect du travail des paysans.

La dualité n’apportera aucune solution durable. Les fermiers, coincés entre les exigences d’une agroécologie radicale et la fuite en avant du système industriel, sont tous en train de disparaître. Il faut donc pouvoir travailler avec des agriculteurs qui sont peut-être plus proches du monde industriel que les nouveaux agroécologistes, mais dont une partie a envie d’essayer autre chose de plus cohérent environnementalement. Ces paysans-là ne vont pas changer en quelques semaines, il faudra de la patience. Sans oublier que si ces fermiers-là abandonnent, il y a beaucoup de chances que leurs terres partent aux tenants d’un modèle industriel à grande échelle. On aura alors tout perdu. 

Le contexte politique et économique actuel ne favorise pas l’agroécologie. © Juan Mendez.

Existe-t-il des expériences qui vont dans le sens de ce travail avec l’axe du milieu ?

Ph B : Oui, en France, le réseau des Civams (les Centres d’initiatives pour valoriser l’agriculture et le milieu rural) accompagne ce type  agriculteurs  et les aide, si ils le désirent, à passer vers l’agroécologie.

En Belgique, au sein de la FUGEA (la Fédération unie de groupements d’éleveurs et d’agriculteurs) , un cadre est créé pour des agriculteurs et agricultrices qui cherchent plus d’autonomie et de durabilité.

Comment consolider l’agroécologie ?

Ph B :  En partant du constat que l’agroécologie est encore fragile et que si on veut la consolider il faut vraiment construire des capacités d’action et établir des alliances avec les agriculteurs et agricultrices d’aujourd’hui..

Je suis inquiet pour l’agroécologie au Brésil. C’est une agroécologie fortement soutenue par les pouvoirs publics qui pourrait donc être rapidemement fragilisée par un chef d’Etat comme Bolsonaro, acquis à l’agrobusiness.

Les politiques publiques sont de plus en plus démunies car la maîtrise des options techniques et des flux de marchandises en agriculture sont aux mains d’acteurs privés. Les exportations ne se font plus entre la France et l’Egypte, elle se font entre l’unité de Cargill qui achète en France et l’unité de Cargill qui vend en Egypte. Aujourd’hui, les politiques publiques ont de moins en moins la contrôle des politiques agricoles et surtout des politiques alimentaires. 

Quelle est la troisième voie ?

Ph B : Entre une agroécologie radicale et à petite échelle et une agriculture industrielle, il y a un modèle qui doit prendre sa place, celui d’une agriculture conventionelle qui évolue vers des pratiques plus agroécologiques. Le renforcement de ce modèle et son adhésion la plus rapide et complète possible aux principes de l’agroécologie dépend surtout du rapport de force à l’intérieur du système agro-alimentaire.

Je constate que les agriculteurs les plus autonomes financièrement et qui sont maîtres de leur moyen de production sont les plus motivés et aptes à entamer une transition. Ils souhaitent reprendre leur destin en main mais le système de prix et de subsides ne les aide pas. Redonner de l’autonomie aux agriculteurs et agricultrices, c’est aussi relocaliser les chaînes de commercialisationn tant au Nord (exportateur) qu’au Sud (importateur).

On pourrait ainsi sortir d’une mise en concurrence entre les agriculteurs du monde. A l’autre bout de la chaîne, et par analogie avec la crise bancaire,  je pense que le modèle d’agrobusiness à grande échelle comme au Brésil et au Etats-Unis est non seulement incohérent mais instable à long terme. Je rêve qu’on fasse passer à ces systèmes des « stress tests » comme pour les banques. On verrait alors que leur résilience est probablement très faible, à la fois d’un point de vue environnemental (notamment par l’appauvrissement des sols en matière organique) et économique (la course à la  compétitivité conduisant à sacrifier toujours plus de perdants de cette course). Comment le Brésil, qui a multiplié son volume d’exportations agricoles par 6 entre 2000 et 2013 , résisterait-il à ce type de test? 

Ce dont les agricultures familiales agroécologiques ont besoin,  ce sont surtout  de nouvelles alliances plus que des solutions techniques. Quand des citoyens et des acteurs économiques s’associent avec, entre autres, l’appui des pouvoirs publics, cela fonctionne et cela ouvre la voie à la mise en place de pratiques plus durables et résilientes. 

Propos recueillis par Pierre Coopman

 

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