Les priorités de la Décennie de l’agriculture familiale : l’emploi des jeunes et l’égalité des paysans et des paysannes

Entretien avec Auxtin Ortiz, directeur du Forum rural mondial

L’enjeu de la Décennie 2019 – 2028  proclamée par les Nations unies sera de réussir la transformation des agricultures familiales et de changer de modèles grâce à la participation des jeunes paysans et paysannes.

Auxtin Ortiz : « Les agricultures familiales doivent être diversifiées ».

Le Forum Rural Mondial (FRM) est un réseau de plaidoyer en faveur de l’agriculture familiale. Le dynamisme de ce réseau a favorisé les proclamations par les Nations unies de l’Année internationale de l’agriculture familiale en 2014 et de la Décennie de l’agriculture familiale (2019 – 2028). La proclamation de la Décennie a été possible grâce aux soutiens du gouvernement du Costa Rica et de 13 autres pays, dont la France, l’Espagne, le Portugal et l’Italie. La résolution finale a été approuvée par 104 pays et votée à l’unanimité.

Depuis 2014, le FRM a avancé dans son travail. Des Comités nationaux pour l’agriculture familiale (CNAF) sont aujourd’hui actifs dans 37 pays. Des directives en faveur de l’Agriculture familiale ont été approuvées par l’ensemble des pays lusophones. La recherche participative avec les organisations paysannes (OP) et leurs membres est promue dans le cadre du Forum mondial pour la recherche agricole (GFAR, Global Forum on Agricultural Research).

Selon Auxtin Ortiz , directeur du FRM, l’enjeu est de réussir la transformation des agricultures familiales en renforçant les liens avec les entités publiques et les gouvernements : « Les agricultures familiales peuvent apporter de  nombreuses améliorations à la qualité de vie et à l’environnement si les États font respecter les droits fondamentaux inscrits dans la Déclaration universelle des droits de l’homme. Les États ont également des responsabilités en matière de recherche, d’études et de connaissance des agricultures familiales. Celles-ci sont différentes d’un continent à l’autre. Les concepts d’agricultures familiales ne doivent pas être cloisonnés. En 2014, durant  l’Année  internationale, des recherches ont été menées sur les caractéristiques des agricultures familiales. Les mots sont importants, car nous avons réalisé qu’il est réducteur de définir les agricultures familiales et qu’il faut en parler en termes de caractéristiques. Par exemple : les liens entre la famille et la terre, le travail des membres de la famille dans l’exploitation, les  façons de travailler dans l’exploitation familiale, les différentes conceptions de la famille, les pratiques agroécologiques, les composantes environnementales, culturelles et sociales qui caractérisent aussi les agricultures familiales, qui ne sont pas uniquement une activité productive.»

Des ambitions de changer le monde

L’affiche officielle de la Décennie de l’agriculture familiale.

L’organisation de la Décennie est confiée à deux institutions multilatérales : la FAO (Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture) et le FIDA (Fonds international de développement agricole). Pour le FRM, les objectifs principaux que ces deux institutions doivent se fixer durant la Décennie sont l’emploi des jeunes et l’égalité des genres dans l’agriculture familiale. Auxtin Ortiz : « Si on réalise une agriculture familiale rentable avec une bonne qualité de vie, des bonnes infrastructures, il y aura un développement rural en conséquence, la jeunesse travaillera dans les zones rurales d’agriculture familiale. Depuis fin 2016, nous menons une étude sur les jeunes en collaboration avec l’Université de Valence, dont les résultats montrent un grand besoin de reconnaissance et de valorisation sociale. Les jeunes ambitionnent de changer le monde. Des jeunes en Europe s’engagent dans l’agroécologie. C’est un mouvement que nous devons soutenir ».

Mais les jeunesses rurales à travers le monde ne sont-elles pas tout aussi diversifiées que les agricultures familiales ? La situation d’un jeune occidental qui sacrifie une part de son confort matériel pour une vie rurale n’est-elle pas différente de celle d’un jeune du Sud qui cherche à améliorer sa condition matérielle? « Toutes ces aspirations sont légitimes, répond Auxtin Ortiz, qui estime toutefois qu’au-delà des sentiments individuels, il existe une grande préoccupation de faire progresser les communautés, surtout dans les pays du Sud. »

Quant au combat pour l’égalité entre les femmes et les hommes en zones rurales, les politiques publiques à mettre en œuvre doivent être progressives, explique Auxtin Ortiz, « dans un contexte où le réalisme impose de constater que le patriarcat est encore très puissant ». Le directeur du FRM pense que le besoin de changer les rapports de genre fait au moins consensus parmi les jeunesses paysannes : « La lutte contre le patriarcat peut miser sur la jeunesse et sur un changement de génération. »

Démontrer que les agricultures familiales sont différentes et efficaces

La Décennie constitue une opportunité de démontrer que  les agricultures familiales ne sont pas un secteur privé comme les autres où la compétition domine. C’est un système privé essentiellement coopératif, car face à la réalité marchés, les agriculteurs familiaux ne peuvent s’en sortir seuls, ils doivent s’associer à d’autres collègues agriculteurs. « Ils ont un grand besoin de faire ensemble », insiste Auxtin Ortiz. Dans ce cadre, pour le FRM et SOS Faim, un objectif important est de mener un plaidoyer en faveur du financement de l’agriculture et de l’accès des paysans aux financements.

Les Objectifs du développement durable (ODD) et particulièrement le second (ODD2) qui vise à éliminer la faim, à assurer la sécurité alimentaire, à améliorer la nutrition et à promouvoir l’agriculture durable, «doivent permettre de consolider ce combat, et de veiller à ce que que les multinationales de l’agrobusiness et les gouvernements qui les soutiennent n’instrumentalisent pas les agricultures familiales et l’agroécologie pour en faire des concepts vides facilement récupérables», conclut Auxtin Ortiz.

Propos recueillis par Pierre Coopman

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