SOS Faim
drapeau luxembourg Faire un don

Pérou : pour un plan d’urgence nationale

Covid-19 • 30 avril 2020

L’analyse des partenaires péruviens de SOS Faim.

Le Pérou est plus impacté par le Coronavirus que son voisin bolivien (1). Le confinement des Péruviens, en vigueur depuis le 16 mars, durera au moins jusqu’au 10 mai. Le pays a fermé ses frontières, les récoltes agricoles sont mises à mal.

L’analyse de Pedro Pariona du REDES (2) est fort critique, en particulier pour les zones rurales : un système de santé déficient, une économie à 60% informelle, des producteurs relativement peu organisés et sans soutien de l’Etat.

Le gouvernement a bien annoncé un soutien via des paniers alimentaires de 760 soles (environ 200 €) pour les personnes extrêmement pauvres, mais cet appui laisse de côté les très nombreux Vénézuéliens qui ont migré au Pérou, ce qui peut faire craindre des désordres et un regain de délinquance. De plus, ces paniers alimentaires ont surtout profité aux entreprises agroalimentaires et, à de rares exceptions près, n’ont pas été constitués à partir de produits locaux.

Giovanna Vasquez de CONVEAGRO (3) constate qu’une partie de la population (pour le moment non chiffrée) a fui la ville, surtout la capitale, Lima, par crainte d’y rencontrer des problèmes d’alimentation. Au niveau des campagnes, c’est la pleine période des récoltes et deux facteurs sont très préoccupants : les difficultés de collecter les produits et le manque de main-d’œuvre.

CONVEAGRO fait état d’une sorte de panique au niveau des localités qui interdisent l’accès de personnes « étrangères » à la zone. Il y a un repli sur soi. Soraïda Condari du CAAP (4), une organisation active surtout dans la partie andine du pays (Cusco, Puno), a pu constater que de nombreux champs de pommes de terre ne sont pas récoltés.

Wilfredo Necochea du FOGAL (5) va dans le même sens : il y a un réel souci pour récolter le café, le cacao et le quinoa. Et faute d’intrants, on constate aussi un regain de maladies, par exemple sur les tomates et les pommes de terre.

Pedro Pariona renchérit : « Ce sont les transporteurs qui fixent les règles du jeu. Les prix payés aux producteurs sont à la baisse, mais ils sont à la hausse sur le marché de la consommation (…) on peut s’attendre à de grandes difficultés pour financer la campagne agricole de début 2021. Les paysans qui ont une perte de revenus doivent puiser dans leur épargne. Si l’Etat fait des efforts (via la banque publique AGROBANCO et le fonds AGRO PEROU), ceux-ci ne sont pas orientés en priorité vers le secteur des petits producteurs. »

Une réponse gouvernementale insatisfaisante

Giovanna Vasquez estime que le gouvernement ne fait pas vraiment d’effort pour le secteur rural.  Par exemple, le Consortium agroécologique a calculé que le fonds AGRO PEROU de 600 millions de soles correspond en réalité à moins de 300 soles (moins de 100 €) par famille.

Soraïda Condari reconnaît malgré tout que l’Etat parvient pour le moment à assurer l’approvisionnement des marchés alimentaires. Mais Wilfredo Necochea craint que la situation ne se détériore si les restrictions de déplacement persistent. Et il insiste sur le fait que c’est toujours le secteur des agro-exportations localisé dans la zone côtière qui a été priorisé.

Fernando Alvarado (6) du Consortium agroécologique (CAP) prône un plan d’urgence national pour les campagnes. C’est une condition pour que les agriculteurs et agricultrices continuent à produire des aliments. Le CAP constate que la population urbaine reste prioritaire pour le moment. Il propose des mesures pour ce plan d’urgence, parmi lesquelles : la transition massive vers l’agroécologie avec une approche territoriale, la conservation de semences et de l’agro-biodiversité, le renforcement des marchés locaux, des circuits courts et des systèmes alimentaires durables, des démarches de recherche et de formation orientées vers l’agroécologie, des systèmes de financement orientés en priorité vers les femmes et les jeunes.

CONVEAGRO demande un large plan de crédits pour la relance de la production agricole : des prêts de 5 000 millions de soles pour la mise en culture d’un million d’hectares par les petits producteurs.

La CAAP et REDES se prononcent en faveur de la promotion des achats de produits locaux pour les paniers alimentaires auprès des producteurs paysans.

REDES considère qu’il faudrait donner plus de prérogatives aux gouvernements locaux. Il insiste sur l’importance de renforcer le secteur financier des coopératives d’épargne et de crédit et de s’appuyer sur les démarches associatives de producteurs.

L’agriculture au premier plan

Giovanna Vasquez exprime des doutes sur le réalisme d’une transition vers l’agroécologie, même si elle la considère comme souhaitable.

Fernando Alvarado met en évidence que la santé et l’alimentation sont les deux principaux biens dans notre vie, mais qu’ils ne bénéficient pas de suffisamment d’attention de l’Etat. Il considère que cette crise est une opportunité pour le changement.

Giovanna Vasquez prévoit le retour au premier plan de l’alimentation dans les politiques publiques. Le Consortium agroécologique pense que les marchés locaux vont s’imposer, avec une relation plus proche entre producteurs et consommateurs.  Soraïda Condori estime que la population va apprendre à mieux gérer les ressources naturelles et les déchets et va accorder plus d’importance à une alimentation saine. Malheureusement, ces thématiques ne semblent pas encore remonter dans l’agenda politique aux différents niveaux de pouvoir. Les bénéfices économiques et les intérêts personnels restent au centre des préoccupations.

Pedro Pariona croit que la crise peut générer des changements importants dans les relations entre l’Etat et la société civile. Dans ce contexte, celle-ci doit développer sa capacité à impulser des changements, en collectant à la fois l’information pertinente et en formulant des propositions cohérentes. Pour Wilfredo Necochea, la globalisation telle qu’elle existait est amenée à évoluer. Chaque pays, chaque région, chaque localité va s’isoler de plus en plus, en évaluant ses forces et ses faiblesses pour définir des stratégies de vie ou de survie. L’agriculture et l’alimentation redeviendront des éléments clés.

Des producteurs plus présents

Fernando Alavarado pense qu’il faudra réaliser des efforts pour mieux articuler les acteurs qui défendent et promeuvent l’agriculture familiale. A ce propos, Soraïda Condari considère qu’il faut renforcer le travail de plaidoyer des organisations de producteurs aux différents niveaux de pouvoir (national, régional, local).

Pour Pedro Pariona, il faut renforcer les pouvoirs décentralisés et permettre une plus grande participation des producteurs dans l’espace public, en renforçant les capacités de plaidoyer des leaders locaux.

Wilfredo Necochea met en avant deux réponses à apporter dans un futur relativement immédiat : premièrement, le financement de fonds de collecte et de commercialisation de la production agricole pour en assurer la vente, de façon à sécuriser les revenus des producteurs, mais également d’assurer l’approvisionnement des marchés. Deuxièmement, la promotion d’alliances dans le secteur financier, en particulier avec le mouvement des coopératives d’épargne et de crédit et des coopératives de producteurs agricoles.

Rédaction : Marc Mees

Cet article est réalisé par :

Défis Sud

(1) Au 30 avril, à la parution de cet article, le Pérou a enregistré 33 931 cas de coronavirus et 943 décès. Le pays sud-américain est depuis le 16 mars dans le confinement, qui perdurera au moins jusqu’au 10 mai. Il a fermé ses frontières.

(2) Pedro PARIONA est le coordinateur des programme de l’ONG REDES :

(3) Giovanna VASQUEZ est la directrice de CONVEAGRO

(4) Soraïda CONDORI est la coordinatrice de la Centrale agro-andine du Pérou (CAAP)

(5) Wilfredo NECOCHEA est directeur du Fonds de garantie Amérique latine

(6) Fernando ALVARADO est le président du Consortium Agroécologique du Pérou