Quand les organisations paysannes entreprennent, le téléphone portable est-il incontournable ?

Comment les organisations paysannes (OP) d’Afrique de l’Ouest peuvent-elles prouver qu’elles sont les plus compétentes dans leur domaine ? Cette  question a animé les débats de l’atelier organisé le 15 décembre 2017 par SOS Faim, à Bruxelles, sous l’intitulé Quand les organisations paysannes entreprennent, le passage à l’échelle est possible

Pour illustrer l’expertise des OP, plusieurs de leurs initiatives dans la filière riz ont été présentées lors de cet atelier ainsi que des innovations 100% paysannes dans la gestion de l’information et de la téléphonie mobile sur les marchés céréaliers. Ces initiatives, essentielles pour prouver que les paysans sont des investisseurs privés performants sont expliquées dans le dernier numéro de Dynamiques Paysannes : Le Riz, or blanc de l’Afrique de l’Ouest, le point de vue des producteurs.

Les débats ont permis de mettre en évidence les revendications des paysans. Pour qu’elles puissent continuer à prouver l’efficacité de leur travail, les OP demandent notamment la mise en place d’un véritable marché régional en Afrique de l’Ouest. Des politiques agricoles publiques cohérentes, le développement de pratiques culturales agroécologiques et la participation accrue de femmes et des jeunes font également partie des priorités des OP.

Dynamiser grâce à une meilleure information

Le débat consacré aux enjeux de la digitalisation a été particulièrement intéressant. Durant la matinée, Philippe Ki, coordinateur de l’ONG Afrique Verte au Burkina Faso, a présenté la plate-forme communautaire SIMAgri, soutenue par l’ONG.

SIMAgri est une plate-forme utilisant la téléphonie mobile contrôlée par les producteurs céréaliers membres des plus importantes OP du Burkina.

Les utilisateurs de SIMAgri échangent des informations sur les prix et les quantités de céréales (principalement le mil, le maïs, le sorgho et le riz) disponibles sur les marchés. Les prix sont également collectés pour d’autres produits tels que les oignons, la tomate, les amandes, le beurre et les animaux d’élevage. Ce réseau est présent sur plus de 20 marchés dans 17 villes du Burkina. Les résultats sont encourageants : les ventes augmentent et les agriculteurs peuvent anticiper, prendre moins de risques et planifier les productions. SIMAgri a permis une agrégation des stocks, mis en réseau les producteurs afin qu’ils puissent négocier de meilleures conditions d’achat et de vente. Auparavant, la plupart des informations étaient détenues par les commerçants qui se rendaient dans les villages et les producteurs dépendaient de leur bon vouloir. « Nous pensons qu’un dispositif qui permet aux producteurs de gérer les informations est essentiel, explique Philippe Ki. Au lieu d’une solution technique que nous pourrions facilement commercialiser, nous préférons un outil à vocation communautaire. Nous voulons que ce système soit la réponse aux demandes et aux besoins des producteurs. »

Il est également important que les membres ne perdent pas le contrôle de SIMAgri au profit des opérateurs de téléphonie mobile. « ll a fallu négocier notre indépendance par rapport aux sociétés téléphoniques, explique Philippe Ki, qui sont évidemment intéressées par ces dispositifs parce qu’ils génèrent beaucoup de flux… Nous restons propriétaires des données qui sont collectées par nos enquêteurs sur les marchés et introduites quotidiennement dans une base contrôlée par des techniciens d’Afrique Verte. Ces informations codées sont accessibles par téléphone pour les utilisateurs membres de la communauté. »

Des ambitions et quelques questions à résoudre

SIMAgri a d’autres ambitions telles que la publication des données en langues locales, l’accessibilité du réseau par reconnaissance vocale plus conviviale pour les personnes peu ou pas alphabétisées, la diffusion de bulletins météo et la digitalisation des conseils et des formations, etc.

La facilitation de l’accès au marché à travers les systèmes d’information passe aussi par l’organisation de forums, appelés bourses agricoles, qui regroupent les acheteurs et les vendeurs. Ces bourses améliorent la circulation de l’information, notamment à propos de l’offre disponible et des coûts de production. Ces bourses participent au renforcement de la capacité de négociation des OP et au développement de relations contractuelles.

Lors des débats après la présentation de Philippe Ki, de nombreuses questions ont été soulevées. Pourquoi, par exemple, la récente bourse régionale céréalière en Afrique de l’Ouest n’a-t-elle entrainé aucune transaction internationale ? Cette difficulté est notamment liée à la volatilité des prix, mais aussi aux obstacles qui subsistent en matière de frais de transport et de tracasseries aux frontières entre les Etats de l’Afrique de l’Ouest.

La question de la propriété intellectuelle de l’outil reste préoccupante. Il faut défendre l’autonomie de gestion de SIMAgri, pour éviter le risque de rachat par une entreprise visant exclusivement des bénéfices financiers.

Les ambitions ne manquent pas : des tutos en agroécologie, des échanges virtuels de pratiques, sur l’épandage, la pluviométrie, etc. Mais la digitalisation à tout crin est justement appréciée par les bailleurs parce qu’elle permet de répondre à la restriction des budgets de l’aide publique au développement. Les conséquences sont prévisibles : des conseils digitalisés pour les producteurs représentent des emplois en moins dans le secteur de l’animation, du conseil et du contact humain direct avec les paysans. L’expérience de SIMAgri concernant pour l’instant le marché en gros et non le commerce de détail, ne seraient-ce finalement pas les producteurs les plus importants qui risquent de tirer leur épingle du jeu et non les plus faibles parmi les paysans ?

L’expérience de SIMAgri, si elle veut grandir et inspirer d’autres pratiques,  devra pouvoir trouver des solutions à ces questions.

Rédaction : Pierre Coopman