Quinoa : sème un jour récolte toujours ? (2)

Des producteurs péruviens débattent de l’avenir du quinoa

Dans notre premier article sur le quinoa paru en avril sous le titre Sème un jour, récolte toujours ? (1), nous nous demandions que faire lorsque des organisations paysannes proches de SOS Faim au Pérou et en Bolivie promeuvent l’exportation du quinoa, alors que cette plante est désormais cultivée en Europe ? Dans ce second article, nous donnons la parole aux producteurs péruviens, qui doivent s’adapter à de nouvelles réalités.

La richesse nutritionnelle du quinoa peut améliorer la sécurité alimentaire des Péruviens.

Malgré le fait que de nombreux autres pays s’essaient à la culture du quinoa, sa production garde le cap au Pérou, en particulier dans les zones andines du sud du pays (Puno, Cuzco et Apurimac). La production est aux mains de près de 70.000 exploitations agricoles familiales, la plupart (90%) comptant moins de 2 hectares de quinoa.

Ces trois dernières années, la production annuelle a oscillé entre 100.000 et 115.000 tonnes, ce qui fait du Pérou le principal producteur mondial de quinoa avec la Bolivie.

Le Pérou reste également le principal exportateur mondial de quinoa : il représente 45% de l’ensemble des transactions, devant la Bolivie (34%). Les Etats-Unis et le Canada sont  les deux principaux importateurs avec plus de 51% du marché.

Le Pérou exporte une très grande partie de sa production nationale sans valeur ajoutée et le débat est intense par rapport à cette orientation. Les producteurs organisés au sein de la Centrale Agro-Andine des Producteurs (CAAP) se prononcent clairement en faveur d’une consommation nationale plus importante, faisant notamment référence à la Bolivie qui a rendu obligatoire l’intégration du quinoa dans la ration alimentaire des femmes enceintes.

Pourquoi local ?

Plusieurs arguments sont avancés par les producteurs : la richesse nutritionnelle du quinoa est de nature à concourir à une amélioration de la sécurité alimentaire de la population ; en outre, dans un certain nombre de situations, le prix est plus attractif : alors que le quinoa exporté « vaut » entre 5 et 6,5 sols péruviens  (1,3 à 1,7 euros) le kilo, des marchés de niche offrent de 10 à 11 sols (2,6 à 2,9 euros), à Lima notamment.

L’enjeu d’une meilleure approche de la commercialisation, même pour les producteurs organisés, est au centre des préoccupations : souvent, pour vendre, il faut brader les prix (entre 3,5 et 4 sols péruviens le kilo). Et c’est le même produit qui se retrouve sur les marchés de Lima à 24 sols le kilo.

Des défis de taille

La culture du quinoa est donc confrontée à de nombreux défis pour rester compétitive : les rendements moyens sont de l’ordre de 1 tonne à l’hectare dans la région, avec un équilibre de l’ordre de 600 à 700 kilos produits ; mais les aléas liés au changement climatique sont bien présents (gelées et grêles imprévisibles). Face à cette situation, deux stratégies sont mises en place par les producteurs : de meilleures pratiques culturales (semences sélectionnées, fertilisation organique, rotation des cultures avec périodes de repos des sols) et une diversification avec l’élevage qui présente l’avantage de produire des fertilisants organiques.

COOPAIN Cabana, une coopérative locale face à la mondialisation

Les producteurs locaux ancestraux doivent s’adapter à la nouvelle donne. Près de Puno au Pérou, dans l’Altiplano, les membres de la coopérative COOPAIN Cabana ont mis en place une structure dynamique. Jorge, le directeur, témoigne  : « la coopérative de Cabana a été créée en 2010. Il y a actuellement 612 associés qui cultivent 1 à 2 hectares de quinoa par an ; 72% des membres sont des femmes. 40% des habitants de Cabana sont membres. Ils sont structurés en 17 associations de base. Nous avons la certification pour la production organique et le commerce équitable. »

Lorenzo Miranda, l’un des piliers fondateurs de la coopérative explique que des formations techniques mensuelles ont lieu dans chacune des 17 organisations de base. Elles suivent le rythme de la saison culturale du quinoa. Les associations de base désignent également un délégué qui est consulté par le Conseil d’Administration de la coopérative pour les décisions importantes.

Chaque associé livre en principe 70% de sa production à la coopérative ; les 30% restants sont utilisés comme semences et pour l‘alimentation familiale. Ces trois dernières années, la coopérative a eu un chiffre d’affaires moyen de 5.952.000 sols péruviens (1.587.000 euros).

Les effets inattendus de l’année internationale du quinoa

L’année 2013 a généré bien des attentes ! Au Pérou, l’Etat a soutenu massivement la production de quinoa dans les régions côtières, avec une approche intensive. Sur les marchés internationaux, le quinoa péruvien a perdu sa bonne réputation avec la vente de lots cultivés de manière conventionnelle. La coopérative COOPAIN Cabana en a subi les effets de plein fouet. Avec des acheteurs plus réticents qu’auparavant à payer une partie des livraisons d’avance ; avec également une perte de certains marchés durement acquis. Les tendances se sont inversées : moins de 40% d’exportations ; plus de 60% vendus localement, mais avec une valeur ajoutée moindre.

Une stratégie nouvelle à déployer

Face à cette nouvelle donne, la coopérative est dans l’obligation de s’adapter :

  • Améliorer son produit face à des acheteurs internationaux de plus en plus exigeants mais qui continuent à générer des recettes plus importantes qui contribuent à assurer des revenus plus décents pour les producteurs ;
  • Générer plus de valeur ajoutée pour le quinoa vendu au niveau national : marketing  approprié, produits dérivés (galettes, pâtes), récupération de sous-produits comme la saponine.
  • Mener un travail de plaidoyer au sein de structures fédératives de producteurs de quinoa, telles que la Centrale Agro-Andine, pour que l’Etat intensifie son appui à la filière, à la fois par des achats institutionnels justement rémunérés et par des soutiens à la mise en place de petites unités industrielles et à une professionnalisation de l’approche commerciale des organisations de producteurs.

Le tout en trouvant le juste équilibre entre la recherche de marchés d’exportation lucratifs et la sécurité alimentaire nationale.

Passer à l’échelle

Le marché local reste malheureusement encore réservé à une population qui a un pouvoir d’achat relativement important. Des intermédiaires prennent la plus grande partie de la marge.

Outre le développement des marchés locaux de niche, un gros défi existe autour des achats institutionnels, par exemple pour alimenter les écoles pour les petits déjeuners. Si les organisations de producteurs parviennent à concourir pour ces marchés publics, on aboutira dans la durée à une adaptation des habitudes alimentaires et à une relance de la consommation locale, pour autant que la valeur du quinoa soit reconnue à un juste prix.

Les organisations paysannes doivent cependant être en capacité de garantir la qualité sanitaire et nutritionnelle de leur produit, se doter d’unités de traitement et de transformation, se professionnaliser en matière de gestion et de négociation. Et l’Etat péruvien doit faire un choix politique en reconnaissant la juste valeur du quinoa.

C’est là tout l’enjeu de la relance de la consommation locale pour une plus grande sécurité, mais également souveraineté alimentaire.

Rédaction Marc Mees (SOS Faim) septembre 2017.