Refusons la disparition des semences

 

Vénérées depuis l’aube de l’humanité, peu de choses sur Terre sont aussi miraculeuses que les semences. Le film Seed The Untold Story nous emmène à la rencontre des gardiens des semences. Leur mission est de protéger 12 000 ans d’un héritage alimentaire en voie d’extinction. Réalisé par Taggart Siegel et Jon Betz, le film sorti en avril 2017 sera projeté en octobre lors du Festival Alimenterre organisé à Bruxelles et en Wallonie par SOS Faim.

Taggart Siegel n’en est pas à son coup d’essai. Il a déjà réalisé plusieurs pépites cinématographiques qui abordent le rôle central de l’alimentation. Son documentaire précédent, The Real Dirt on Farmer John, lauréat d’une trentaine de prix, raconte l’histoire de John Peterson, le gérant d’une ferme biologique dans l’Illinois (USA), qui avec sa famille résiste à l’agrobusiness. Pour ce film sur les semences, Siegel s’est associé une seconde fois au cinéaste Jon Betz, avec qui il avait déjà réalisé “Queen of the Sun: What Are the Bees Telling Us ?” consacré au syndrome d’effondrement des colonies d’abeilles.

Le plus précieux de la nature

C’est un autre danger d’extinction qui est abordé cette fois ci. Durant le 20e siècle, 94% des variétés de semences ont disparu. Seed est un récit édifiant à propos de la lutte menée par des personnes déterminées à défendre les droits de la nature. L’Histoire est appelée en renforts pour appuyer l’argumentaire des gardiens des semences. Au 19e siècle, la grande famine en Irlande a décimé un million de vies humaines lorsque l’unique variété présente de pommes de terre fut attaquée par le mildiou. Sans diversité semencière, les maladies se propagent et les sociétés s’effondrent. La destruction des banques de semences a souvent été pratiquée en temps de guerre.

Durant la bataille de Stalingrad, en 1943, dans la ville privée de combustibles par les armées de Hitler, les précieuses graines de la Banque de semences qui renfermait plusieurs milliers d’échantillons de blé, de seigle, d’orge, de riz, de sarrasin, de maïs, de millet ont été anéantis en plein hiver par l’absence de chauffage. Avec Taggart Siegel et Jon Betz, nous rencontrons ceux qui n’admettent plus que les humains et les semences soient ainsi les victimes des enjeux politiques et guerriers. Du Mexique à l’Inde, en passant par le USA et le Pérou, ces refuzniks se battent pour maintenir notre relation harmonieuse avec ce que la nature nous offre de plus précieux.

Seed nous emmène dans cette fabrique souterraine où quelques-uns chérissent la biodiversité et se battent contre les multinationales qui ambitionnent de contrôler notre système alimentaire.

Monsanto est l’ennemi. De ce point de vue, il ne s’agit pas du premier film qui s’attaque à la fameuse multinationale. Mais l’ennemi bien identifié n’a pas droit au chapitre durant une heure et demi où de bons paysans critiquent de méchantes multinationales.

C’est sans doute un bémol que l’on peut adresser aux réalisateurs, car à force de ne donner la parole qu’à David, on facilite la défense de Goliath qui peut démonétiser David très facilement en l’accusant de partialité et de propagande. Les multinationales, il est vrai, sont condescendantes et accordent peu d’interviews à leurs contradicteurs. Taggart Siegel jouit pourtant d’une renommée suffisante censée ouvrir des portes…

A la rencontre des résistants

Le documentaire se déroule en trois actes : une introduction avec des images sublimes de germinations et de semences qui éveillent nos sens, l’arrivée des vilains (Monsanto & Co) et une saga peuplée de héros aussi combatifs que déterminés. Au début, les habitués reconnaitront quelques militants déjà célèbres (Vandana Shiva, entre autres) mais au fil des images ils découvriront que le film va au-delà des figures médiatisées en nous présentant des protecteurs des semences moins connus mais tout aussi captivants.

On ne se limite pas à nous montrer la Réserve mondiale de semences du Svalbard en Norvège. Au-delà des 6% de variétés de semences qui, réfugiés dans cet Arche norvégien ont survécu au Déluge, on nous emmène également à la rencontre des résistants, ceux qui sont toujours là, envers et contre tout. Emigdio Ballon, dans l’Etat du Nouveau Mexique (USA), complète sa collection de semences exotiques. Aux USA également, le vieil hippie Will Bonsall préserve des semences dont les teintes et textures sont comparables à une bijouterie et le botaniste Joe Simcox parcourt la planète dans sa quête effrénée de plantes comestibles.

Au terme de ces rencontres passionnantes, l’on ne peut qu’approuver lorsque Vandana Shiva prononce ces mots : « La semence sera la roue à tisser de notre temps ». Comme le rappelle le fameux naturaliste Gary Paul Nabhan, “Nos semences, aujourd’hui, sont en danger comme le panda et l’ours polaire.”

Au-delà du rêve

Syngenta, Bayer et Monsanto contrôlent plus de deux tiers du marché mondial des semences. Leurs OGM dominent nos champs et nos cuisines. Leurs profits sont immenses. Les paysans qui essayent de préserver leurs propres semences s’exposent à leurs poursuites… Cette situation reste quasiment inchangée, malgré les manifestations qui ont rassemblé des millions de participants dans plus de cinquante pays, malgré les initiatives citoyennes pour changer les législations, malgré les banques de semences, les jardins communautaires et la nouvelle génération passionnée de paysans alternatifs.

Ces paysans se présentent comme la promesse d’un monde nouveau où la souveraineté alimentaire se réaliserait en harmonie avec la nature. Mais le film ne se contente pas de faire rêver. Des solutions sont proposées : des bourses d’échange de semences locales, des coopératives de semences à l’échelle d’une région et des banques communautaires de semences sont présentés comme les fondations d’un nouveau paradigme alimentaire.

On regrettera peut-être que les réalisateurs ne soient pas passés par la Belgique, au Jardin des fraternités ouvrières à Mouscron, chez Cycle en Terre à Verlée et chez Semailles à Gesves. Ces initiatives bien de chez nous auraient facilement pu figurer dans ce très beau film qui reste très concentré sur les Amériques et sur l’Asie. A Mouscron, Gilbert Cardon explique à ses visiteurs que n’importe quelle graine contient suffisamment d’énergie pour pouvoir se développer indépendamment durant quelques mois, en se passant d’engrais… Seed, s’il est largement diffusé, peut sans doute revigorer les énergies et les consciences humaines indépendantes durant de longues années encore.

Pierre Coopman

Rédacteur en chef de Défis Sud

Cet article paraîtra également en octobre dans l’édition annuelle de Défis Sud