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Un baromètre au chevet des systèmes alimentaires

Agriculture familiale • 15 octobre 2020

LE BAROMÈTRE 2020 DES AGRICULTURES FAMILIALES

Aujourd’hui, pour débattre des enjeux de l’agriculture, de l’alimentation, de la malnutrition et de la faim, il est de mise de parler de « systèmes alimentaires durables» (SAD). L’annonce d’un prochain Sommet des Nations unies sur les systèmes alimentaires (à l’automne 2021) et le Prix Nobel de la Paix attribué le vendredi 9 octobre 2020 au Programme alimentaire mondial (PAM) attestent d’un retour à l’avant plan des débats sur l’agriculture et l’alimentation. Il était temps.

 

Qu’entend-on exactement par « systèmes alimentaires durables » ? Et surtout, qu’est-ce que la mise en place réussie de tels systèmes implique comme changement politique ? Assiste-t-on à un tournant dans la gestion mondiale des questions de sécurité alimentaire et d’agriculture ?

Le Baromètre 2020 des Agricultures familiales dresse un constat : le système alimentaire actuel n’est pas à la hauteur des enjeux du 21eme siècle et il est urgent de le transformer radicalement.

Le Baromètre donne directement la parole aux experts, aux organisations paysannes et aux mouvements de la société civile. Les témoins en 2020 sont des personnalités de premier plan. Citons, entre autres, l’Ethiopien Million Belay, coordinateur de l’Alliance pour la Souveraineté alimentaire en Afrique, la Canadienne Jennifer Clapp, professeure à l’Université de Waterloo, le Brésilien Alberto Ercilio Broch, président de la COPROFAM et le Français Nicolas Bricas, socio-économiste de l’alimentation au CIRAD.

Toutes ces personnalités ont répondu à une seule et même question : Comment évalueriez-vous les systèmes alimentaires en 2020 ? Toutes ont répondu que le résultat est insuffisant.

Un début de changement politique ?

La crise du Covid-19 a révélé au grand jour les fragilités de notre système alimentaire global et a donné un poids supplémentaire aux voix réclamant du changement. La question de l’alimentation a fait à cette occasion l’objet de nombreux débats autour de la rupture des circuits alimentaires internationaux, de la résilience de nos systèmes, de la souveraineté alimentaire.

Olivier De Schutter, Rapporteur spécial de l’ONU sur l’extrême pauvreté et les droits de l’homme et ancien Rapporteur spécial pour le droit à l’alimentation a déclaré au journal Le Soir que le Prix Nobel attribué au PAM est une très bonne nouvelle :

« Certains avaient oublié que la faim continue de hanter des millions de personnes. Car, alors que les chiffres relatifs à la sous-alimentation dans le monde ne cessaient de baisser, ils ont recommencé à croître après 2015/2016. En raison du changement climatique mais aussi des conflits en cours. C’est très positif que le Nobel mette ce problème à l’avant-plan ».

Le journal Le Soir rappelle à juste titre que « le PAM avait été fortement critiqué au début des années 2000 pour avoir distribué des surplus de maïs transgénique américain dans des pays d’Afrique de l’est. »

Olivier De Schutter explique cependant que le PAM a « ensuite pris un virage et mis en place des programmes axés sur le développement à plus long terme (…) Partout où c’est possible, le PAM achète des aliments à des producteurs locaux dans les pays concernés, pour aider la population et encourager le secteur agricole, en collaboration avec le FIDA et la FAO, agences de l’ONU en charge du développement agricole. »

Dans les faits, à ce jour, un septième des aliments achetés annuellement par le PAM sont produits localement. Une proportion toujours faible, en partie parce que le PAM travaille souvent dans des zones de guerre où le recours aux producteurs locaux est difficile voire impossible. Concrètement, des changements fondamentaux des priorités politiques sont donc nécessaires ainsi qu’une redéfinition des rôles du secteur public, du secteur privé et de la société civile dans la gouvernance des systèmes alimentaires, à tous les niveaux. Mais y a-t-il une impulsion politique pour s’engager dans cette direction ?

Comment surmonter les conflits d’intérêts ?

Au niveau international, une grande première aura lieu en 2021 avec le Sommet sur les Systèmes alimentaires. Cette initiative des Nations unies vise à intégrer les avantages d’une approche de l’alimentation par les systèmes alimentaires, pour lutter contre les différents dysfonctionnements actuels. Ce sommet ambitionne d’obtenir des engagements mondiaux pour transformer les systèmes alimentaires et ainsi résoudre non seulement la faim, mais aussi guérir la planète. Il rassemblera des dirigeants de toutes les régions du monde et provenant de différents secteurs. Héritière des précédents sommets sur l’alimentation mondiale, cette rencontre est de bonne augure et pourrait être un tremplin pour accélérer la création de systèmes alimentaires plus inclusifs et plus durables.

Cependant, des inquiétudes se dessinent sur les ambitions transformatrices de ce sommet. En effet, le partenariat stratégique de l’ONU avec le Forum économique mondial (FEM) ainsi que la nomination de la présidente de l’Alliance pour une Révolution verte en Afrique (AGRA) en tant qu’Envoyée spéciale de l’ONU pour le Sommet sur les systèmes alimentaires fait craindre l’existence de conflits d’intérêts.

Le FEM donnera un poids important aux entreprises transnationales, dont certaines sont à l’origine ou ont aggravé les crises que nous connaissons actuellement. L’AGRA s’est donné pour principal objectif de moderniser l’agriculture africaine afin d’augmenter son rendement et par ce biais les revenus des agriculteurs, en se reposant sur une combinaison de semences améliorées et d’OGM, d’engrais azotés et de pesticides de synthèse.

Ces objectifs sont en contradiction avec les réflexions sur les systèmes alimentaires qui invitent à dépasser une vision basée uniquement sur l’augmentation de la productivité agricole et à considérer des éléments de durabilité à tous les échelons des chaînes d’approvisionnement alimentaire.

Il faut toutefois espérer que cette rencontre intégrera à leur juste place les représentants des agricultures familiales et des personnes les plus touchées par la malnutrition et qu’elle permettra de dynamiser l’engagement mondial des différents acteurs pour faire évoluer les systèmes alimentaires.

La transformation radicale vers des systèmes alimentaires durables sera un long chemin parsemé d’embûches. Un chemin qui est avant tout un arbitrage politique : jusqu’où sommes-nous prêts à bouleverser les priorités les intérêts en place pour faire respecter le droit à l’alimentation et préserver les écosystèmes ?

Rédaction : François Grenade (Iles de Paix) et Pierre Coopman (SOS Faim)

La réalisation de ce baromètre est une collaboration entre les ONG SOS Faim, Iles de Paix, Autre Terre et le Forum rural mondial (FRM).

Le sommaire de cette édition du Baromètre des agricultures familiales:

Introduction : Au chevet des systèmes alimentaires

Analyse : Comprendre les systèmes alimentaires pour les transformer

Entretiens avec Million Belay, Jennifer Clapp, Alberto Ercilio Broch, Nicolas Bricas, Eriah Byaruhanga, Sybille Mertens

Site web du Baromètre : www.barometre-agricultures-familiales.org